La Porte (Partie 5)

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Photo M. Christine Grimard

 

Le repas eut beau s’éterniser, le moment de regagner les chambres finit par arriver, ce qui me plongea dans une sourde inquiétude. J’hésitai à en parler à mon amie, mais elle s’éclipsa avant moi alors qu’un de nos collègues me racontait ses dernières vacances sous les tropiques. Tout le monde devant être prêts le lendemain, à neuf heures, pour la visite d’une cave, les convives se dispersèrent rapidement. Je regagnai ma chambre, en essayant de me persuader que la nuit serait calme, et que les différentes hallucinations que j’avais eues dans l’après-midi, n’étaient que le fruit de mon imagination.

Je restai quelques secondes devant la porte, l’oreille aux aguets, avant d’entrer dans la pièce. Mais il n’y avait aucun bruit, et lorsque je poussai le lourd battant de bois, il n’y avait rien d’autre que la faible lueur de la lampe de chevet que la femme de chambre avait laissée allumée, en venant préparer la chambre pour la nuit. En ouvrant le lit, elle avait disposé sur l’oreiller, deux bonbons bourguignons enveloppés d’un papier doré. Je m’empressais de les déguster, espérant secrètement qu’ils me donneraient un peu de courage pour passer la nuit dans cette chambre à l’atmosphère étrange.

Je me rendis dans la salle de bain, où tout était contemporain, ce qui me rassura. Puis avant de me coucher, je refis le tour de la pièce, inspectant tous les recoins, sans rien voir d’anormal. J’ouvris la porte qui dissimulait le miroir, et seul mon reflet apparut. Je refermais la porte, un peu soulagée, puis la rouvris brusquement, sans que rien ne change. Je fis cette manoeuvre trois ou quatre fois, sans que rien n’apparaisse, ce qui me rassura tout à fait. Je décidai de me coucher, en riant de moi-même et des peurs que je m’étais créées dans l’après-midi, probablement impressionnée par le somptueux décor, à l’arrivée dans ce lieu historique. Il fallait que je dorme rapidement, le lendemain serait une journée chargée, et je me couchais en décidant d’occulter tout ce qui m’avait inquiétée.

Je m’endormis d’un seul coup, harassée par le trajet, et toutes les émotions de la journée.

Un bruit de sanglot.

Un murmure.

Une chanson d’autrefois que l’on fredonne.

Un air oublié.

Un autre sanglot, plus fort.

Comme un gémissement dans la nuit.

Les yeux fermés, j’essaye de rassembler mes esprits.

Un filet d’air froid me caresse le visage.

Un frisson parcourt ma nuque.

J’oublie de respirer.

J’ouvre les yeux mais je ne vois rien d’autre que l’obscurité.

En une fraction de seconde, tous mes sens sont en éveil.

Un autre sanglot, déchirant celui-ci, traverse le silence.

Je n’ose pas bouger d’un pouce.

Il faut que je respire. Ma tête va éclater. J’inspire insensiblement, sans bruit.

Il ne faut pas que l’on sache que je suis là. Il ne faut pas.

Il me semble que je suis éveillée, ou alors, peut-être que je rêve. Oui, c’est un cauchemar. Ce ne peut être qu’un cauchemar. Je n’aurais pas dû boire de vin blanc, ce soir.

 

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Photo M. Christine Grimard

Mais tout est noir autour, aucune lueur derrière les carreaux, à peine un reflet bleuté à l’horizon. Je ne distingue que les montants du baldaquin à contre-jour, qui se détachent sur l’ombre de la fenêtre. J’ai bien fait de ne pas fermer les volets intérieurs, l’obscurité n’est pas totale, mes yeux s’habituent doucement à l’infime luminosité de la nuit d’hiver. L’ombre des nuages passe devant un croissant de lune blafard.

J’ai dû faire un cauchemar. Tout est silencieux. Il faut que je me rendorme. Vite …

Je ferme les yeux, en serrant très fort mes paupières pour qu’il ne passe aucune image. Je ne veux rien voir. Je ne veux plus rien entendre.

Le silence est revenu. Un bon vrai silence, bien épais. Aucun bruit, pas même celui de mon souffle. Aucun autre souffle non plus.

C’est si bon ce silence.

Je savoure ce silence, mais je suis aux aguets. Je sais que je ne dormirai plus cette nuit. Je sais que ce sanglot, n’était pas dans mon cauchemar. Je sais.

Je sais que je ne veux pas savoir.

Il faut que je dorme.

Il faut que je dorme.

Il faut …

Ça y est … Je dors !!!!

Plusieurs minutes sans un seul bruit. Mon sang s’apaise, avec ma respiration. Je commence à flotter dans un demi-sommeil. Ce long silence occupe tout l’espace.

Il souffle près de mon oreille : « Dors tranquille».

Je flotte…

 

J’entends distinctement : « Dors tranquille »

 

-Qui a dit ça ? Qui est là ?

Je me relève brutalement, je m’assois au bord du lit, scrutant le néant. Le silence s’épaissit, devient pesant, oppressant, écrasant, lourd, de ceux que l’on dit qu’ils précèdent la tempête. Personne ne répond, évidemment.

Je tâtonne jusqu’à l’interrupteur, si je parviens à éclairer la pièce, toute cette tension s’évanouira. Il faut que j’y arrive… Mais où est passé cet interrupteur ?

Trop tard ! Avant que je n’aie le temps de le trouver, les évènements se précipitent.

Un bruit de tonnerre éclate dans mon dos. C’est la porte dissimulant le miroir qui s’est ouverte à toute volée, claquant brutalement contre le mur. Je me retourne, terrorisée, mais il n’y a personne. Une faible lumière émane du miroir, comme si une torche était allumée derrière le tain. Le silence retombe. J’ose à peine respirer, mais je m’approche lentement, comme attirée irrésistiblement par cette lueur.

Le miroir est devenu transparent, éclairé par l’arrière, sans qu’aucune lampe ne soit visible. J’approche ma main et la pose sur la vitre glacée, sans savoir ce que je cherche. Sous le poids de ma main, la vitre pivote brutalement, ouvrant un passage faiblement éclairé. Je penche la tête par l’ouverture et découvre un couloir qui semble descendre en pente douce, dans l’épaisseur des murs. J’hésite quelques instants à m’aventurer dans ce piège, restant immobile dans l’ouverture, lorsqu’une voix de femme s’élève. Elle chante un air mélancolique moyenâgeux, sans que je puisse en comprendre les paroles. La voix semble provenir des tréfonds du château, douce et triste. Elle m’attire inexorablement.

Je m’engage dans le froid couloir de pierres, sans me préoccuper du fait que la porte se referme dans mon dos. Il faut que je sache d’où provient cette voix.

Le couloir n’en finit plus de descendre, il se transforme en escalier en colimaçon aux marches glissantes, usées et inégales, et je manque de tomber plusieurs fois. Il ne manquerait plus que je me casse une jambe !

Alors que je descends les dernières marches, la chanson se tait. Je débouche sans un dernier couloir, horizontal cette fois-ci, qui mène à un rideau de brocart. Derrière le rideau, des voix s’invectivent, ou plutôt une voix masculine dure et cassante, couvre les réponses d’une voix féminine tremblante et éplorée. La voix acide et brutale hurle :

« Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre ! Vous suivrez mes ordres, ou vous disparaîtrez ! Cet enfant, sera élevé loin de vous et loin de ce monastère. Je n’accepterai pas que le pêché que vous avez porté, détruise l’avenir de l’institution que j’ai créée. Ce bâtard vivra, puisque c’est la volonté du tout puissant, mais ni vous ni moi ne devrons plus en entendre parler. Je lui laisserai une parcelle de mes vignes, parmi les meilleures, ainsi vous ne me pourrez me reprocher de l’avoir laissé sans ressource, et s’il est malin, il pourra en vivre honorablement jusqu’à la fin de ses jours.

-Mais, il est si jeune ! Vous ne pouvez pas me l’enlever aussi vite ! disait-elle en sanglotant.

-Je peux tout ce que je veux, puisque c’est la volonté de Dieu. Demain matin, il sera confié à une nourrice, et vous n’aurez plus à vous en préoccuper. Cessez ces jérémiades, je ne veux plus en entendre parler à partir de ce soir ! »

Au même instant, le rideau est brutalement poussé et je n’ai que le temps de me reculer dans l’escalier, avant que l’homme n’apparaisse au bout du passage. Je le reconnais immédiatement, c’est Jehan de Grigny. Ses mâchoires serrées et ses yeux étincelants ne laissent aucun doute sur sa cruauté. Je m’aplatis contre le mur, en tremblant, mais il passe à quelques centimètres de moi, sans me remarquer. Il s’éloigne rapidement, en maugréant, et je sors prudemment de ma cachette lorsque je n’entends plus ses pas.

Je m’approche du rideau de brocart sans faire de bruit et tends l’oreille, quelques vagissements de nourrisson se mêlent à des sanglots étouffés. Il faut que je sache d’où provenait toute cette souffrance. D’une main tremblante, je pousse le rideau et pénètre dans la pièce.

A suivre

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Photo M. Christine Grimard

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6 réflexions sur “La Porte (Partie 5)

  1. intrigue et ambiance toujours aussi bien menées… quasi du travail de pro…

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  2. La chanson de l’échanson ?
    Oui, peut-être se méfier du vin blanc le soir…

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  3. Quelle heureuse transcription du passage de l’état de veille au sommeil ! Un changement dans le rythme du récit et des phrases des plus heureux .

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