La Porte (Partie 4)

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Photo M. Christine Grimard

Je retrouvai mon amie, déjà installée dans la salle de conférence.

Elle me fixa, un peu inquiète de mon essoufflement, et pour la rassurer, je lui expliquai que j’avais eu peur d’être en retard et que j’étais descendue en courant. Le décor de la salle de conférence était moderne, et cela me fit du bien de me retrouver au vingt-et-unième siècle. Elle me demanda pourquoi j’étais aussi pâle, et l’espace d’un instant, je faillis lui expliquer toute l’histoire. Je me ravisai rapidement, le conférencier arrivant dans la pièce, et ne sachant pas par quel bout commencer mon récit. Je craignais qu’elle me prenne pour une illuminée, et que cette réputation me suive définitivement par la suite, au bureau.

Tout autour de la pièce, était disposée, une série de portraits des différents maîtres du Château depuis sa construction, jusqu’à la révolution française. Le premier d’entre eux avait un visage dur et impressionnant, avec des mâchoires de taureau et un regard noir. Il dégageait une impression hostile, et je me réjouis de n’avoir pas vécu à cette époque-là. Il n’y avait probablement rien de bon à vivre sous l’emprise d’un châtelain de ce genre. Une légende indiquait son nom, il s’agissait de l’administrateur, père supérieur du premier monastère, Jehan de Grigny, qui avait transformé les lieux en un château d’agrément, pour recevoir les hauts dignitaires du royaume et les émissaires du pape, venant visiter son vignoble dont la réputation grandissait.

Suivait, une série de portraits de personnages tous plus rébarbatifs les uns que les autres, peints à la mode de leur époque, qui étaient ses successeurs au cours des trois siècles suivants, jusqu’à la révolution, date à laquelle le château fut confisqué au clergé. Leurs noms étaient indiqués sous chaque portrait, mais je n’en connaissais aucun. Ils avaient tous un point commun, qui était leur air autoritaire appuyé par un regard froid et des lèvres fines et serrées. Aucun ne souriait, et chacun d’eux semblait avoir une haute opinion de sa propre importance. Je me demandais ce qu’ils penseraient du fait que leur château abritait des « séminaires » païens aujourd’hui, et en quels termes pleins de colère ou de mépris, ils nous signifieraient notre congé, s’ils le pouvaient encore !

Après tout, j’avais peut-être tort de les juger sur leur apparence sévère. Il s’agissait d’hommes d’église, probablement sérieux et pleins de sagesse, soucieux d’assurer la prospérité de leur communauté religieuse, et de maintenir la qualité de leur vignoble, ce qui devait représenter une lourde charge, et pouvait justifier leur apparence sévère.

Le conférencier, nous brossa rapidement l’histoire du château, et nous invita à admirer les portraits qui ornaient la pièce, comme des œuvres représentatives de l’esprit de chaque époque, sans nous détailler plus précisément l’identité des hommes. Je me surpris à avoir envie d’en connaître plus, sur la vie de ces êtres qui avaient vécu un moment en ces lieux, respiré l’air de cette pièce, foulé les marches que j’avais empruntées pour descendre il y a un instant. Il ne restait d’eux qu’un portrait de profil, minuscule, où l’on ne pouvait même pas croiser leur regard, et tous ceux qui les avaient connus ayant disparu depuis longtemps, aucun souvenir de ce qu’ils étaient ne subsistait. Cette idée me donnait le vertige. Il suffisait de quelques dizaines d’années, pour que tout souvenir disparaisse, et que le monde oublie jusqu’à la couleur de nos yeux.

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Photo M. Christine Grimard

Le lieu, une salle immense, voûtée en ogives, était sans doute propice, à la nostalgie. Les chapiteaux qui coiffaient les colonnes de pierre, étaient tous uniques, et j’imaginais la main du sculpteur qui les avait fait naître de son imagination.
Autant de talents envolés dans le tourbillon du temps, autant d’artistes anonymes qui avaient donné leur énergie pour faire vivre ces lieux, autant d’êtres vivants ayant laissé leur trace dans ces pierres, autant de maîtres d’art avaient offert à ce lieu sa magnificence.
Cela me plongeait dans un état de léthargie dont la voix de l’orateur ne parvenait pas à me sortir. Il se servit du point de départ historique de ce monastère, pour illustrer son propos, visant à améliorer nos performances dans l’entreprise. C’était habillement mené, mais mon esprit vagabondait ailleurs, dans ce siècle lointain, où les hommes se battaient pour apprivoiser la nature du sol et le climat, pour faire prospérer leur vigne, comme une offrande à leur Dieu.

A la fin de sa conférence, il nous distribua une plaquette reprenant ses propos, dans laquelle était glissé le dépliant publicitaire de l’hôtel. Sur la couverture, un portrait de Jehan de Grigny de face cette fois-ci, s’étalait. Je fus impressionnée par l’intensité de son regard noir. A en croire, la froideur hostile de ses yeux, cet homme ne devait pas être un tendre !

Le conférencier nous remercia de notre attention et nous invita à le rejoindre au sous-sol pour le dîner. Pour se rendre à la salle à manger, il fallait suivre tout un dédale de couloirs souterrains, serpentant sous la cour intérieure, qui menaient de l’ancienne cuisine du château renaissance à un cellier voûté, où les tables étaient disposées. Dans la cuisine d’origine, transformée désormais en salon d’apparat, une cheminée monumentale double, habillait tout le mur sud. L’âtre était tellement grand, que l’on imaginait que des chevreuils entiers rôtissaient sur le feu. Une énorme broche, aussi longue que le foyer, était toujours présente reliée à un système ingénieux de contrepoids qui l’actionnaient par l’intermédiaire d’une vis sans fin, pour que la cuisson du gibier soit homogène. On imaginait facilement le personnel qui s’agitait autour de l’âtre, les joues rougies par la chaleur, transpirant, pour préparer les nombreux plats des repas des châtelains.

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Photo M. Christine Grimard

Le passage souterrain descendait en pente douce sous le bâtiment, éclairé faiblement par des torches électriques imitant les flammes d’un flambeau, et lorsque nous étions à mi-chemin, il y eut une baisse de tension, et les lumières vacillèrent une fraction de seconde, juste le temps de sentir un courant d’air glacial nous frôler. Nous nous regardâmes en frissonnant, soulagés d’avoir évité l’obscurité. Les uns et les autres plaisantèrent, en évoquant l’incident, en se mettant à table, en se félicitant mutuellement d’avoir échappé au fantôme qui hantait le souterrain.

Je ne dis rien, mais je me réjouissais de ne pas être la seule à avoir ressenti cet air glacial, pour une fois !

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Photo M. Christine Grimard

Le repas fut agréable et raffiné, les mets typiquement régionaux, étaient accompagnés de Bourgognes grand cru, un Meursault blanc pour commencer puis un Gevray Chambertin Rouge pour accompagner le plat principal. Et chacun se régalant, bientôt le silence se fit dans la salle voûtée. Les convives étaient impressionnés par le décor grandiose, les voûtes en pierre créant une atmosphère moyenâgeuse, proche de celle des chapelles romanes. Leur froideur dépouillée était un peu atténuée par la présence de tapisseries en laine brodée, dont l’une me rappelait la « Dame à la Licorne ». Cette composition me semblait familière, et je demandais au Maître d’Hôtel s’il connaissait l’histoire de cet ouvrage. A mon grand étonnement, il m’expliqua que la tapisserie était authentique, datant du 13° siècle, date, de la construction du premier monastère, dans le cellier duquel nous nous trouvions.

L’ouvrage avait été retrouvé lors des travaux de restauration du château, avant qu’il soit transformé en hôtel, dans une pièce secrète, qui avait été murée depuis, son auteur n’étant pas connu ni l’époque exacte de sa confection, qui avait été estimée plus tard par un expert. Une fois restaurée, la tapisserie avait repris son éclat coloré, et trônait maintenant dans cette salle de restaurant, où chacun pouvait l’admirer. Je la trouvais fascinante, non pas par le paysage représentant un jardin où se tenaient des personnages et des animaux fabuleux, mais surtout par le regard du personnage central qui semblait vous suivre lorsqu’on se déplaçait. Je savais que certains tableaux avaient cette particularité, mais je ne pensais pas que cela soit possible avec une tapisserie brodée. Le dessert tardant à arriver, je m’approchais de la tapisserie pour en détailler les points et les reliefs, quand je vis distinctement le personnage principal fermer les yeux.

Je m’arrêtai de respirer, et pâlis, vacillant sur mes jambes, et un instant plus tard, les yeux s’ouvrirent de nouveau et le visage se figea, comme il l’était depuis l’éternité. Ma collègue qui avait suivi mon mouvement me dit :

– Reviens t’assoir, tu es toute pâle, tu vas tomber dans les pommes ! Que t’arrive-t-il ? Tu as trop mangé ?

Et sans attendre ma réponse, elle ajouta :

– Si tu ne peux pas manger ton dessert, je pourrai l’avoir ?

– Oh non ! Tu exagères ! Justement, si je me sens mal, il me faut du sucre, tu devrais me donner le tien en plus du mien ! répondis-je, ayant repris mes esprits.

Je croyais que la plaisanterie lui ferait oublier l’incident, mais il n’en fût rien. Elle revint à la charge en me regardant sous le nez:

– Alors, pourquoi es-tu aussi pâle ?

– C’est cette tapisserie qui m’a impressionnée, répondis évasivement, j’imaginais le travail monstrueux que cela devait représenter, et je me demandais qui en était l’auteur.

– Et c’est ça qui te fait pâlir ? On aurait dit que tu avais vu un fantôme ! Dis-moi ce que tu as ! insista-t-elle en me regardant sévèrement.

– Je … Oui, enfin… Peut-être que j’ai vu quelque chose de bizarre dans cette tapisserie… Mais j’ai dû trop boire de ce Meursault, sans doute !

– Et ? C’était quoi ? dit-elle, intriguée, en se tournant vers le mur.

– J’ai cru voir bouger le personnage… tu vois, c’est ‘importe quoi ! Mais j’ai eu peur !

Elle partit d’un énorme éclat de rire, ce qui me soulagea. Elle ne me croyait pas, et c’était mieux comme ça. Je ris avec elle, et bientôt, toute la table sut que le Bourgogne ne me valait rien, et je fus un sujet de moqueries jusqu’à la fin du repas.

Cette fois encore, j’avais pu me tirer de cette situation délicate par une plaisanterie, mais je commençais réellement à me demander ce qu’il m’arrivait. Jamais auparavant, je n’avais eu ce genre d’hallucination, et cette situation m’effrayait terriblement. Il y avait quelque chose dans ces murs qui s’attaquait à mon équilibre mental, et j’allais avoir besoin de toute ma vigilance pour lui résister. En prévision de la nuit qui s’annonçait longue; je demandais un second café au serveur, sous les yeux amusés de mon amie, qui pensait que c’était pour atténuer les effets de l’alcool. J’espérais que cette soirée se prolonge, et n’osais penser au moment où il faudrait regagner les chambres, sentant les évènements successifs de cette soirée avaient fait s’évaporer peu à peu, les dernières gouttes de mon courage.

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Photo M. Christine Grimard

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5 réflexions sur “La Porte (Partie 4)

  1. un détail, sur les réflexions du début : ils auraient été vraisemblablement ravis de ces séminaires, c’était en gros ce qu’ils tentaient pour vendre leur vin (en espérant récolter quelques âmes au passage)

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  2. Tout cela donne fort envie de se trouver à cet endroit…Magnifique épisode avec la tapisserie « vivante »…et allusion à la « Dame à la Licorne »…

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  3. Mon diplôme d’œnologue (acquis via l’Office du Tourisme Italien…) se sent tout « dépoussiéré »…
    Apéro ce midi à votre santé, Chris!!

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    • Merci cher Patrick de suivre cette dégustation avec moi, qui ne connais rien à l’oenologie, mais apprécie le plaisir de goûter aux merveilles que le patient travail des hommes a produit, dans cette région, comme ailleurs.
      Cependant, les vapeurs de l’alcool ont parfois des conséquences surprenantes, vous le verrez par la suite …

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