La Porte (Partie 1)

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M Christine Grimard Vol d’étourneaux bourguignons Automne 2013

Ma collègue s’indignait :

– Encore des réunions à n’en plus finir, pour couper les cheveux en quatre ?

-De quoi parles-tu ?

-On est « conviés » à un séminaire, le week-end prochain, de remise à niveau. Et en plus, ça se passera dans un ancien monastère reconverti en hôtel, je ne sais où dans la campagne bourguignonne.

-Je te trouve bien dure ! C’est un endroit probablement magnifique, je connais mal cette région mais je la crois très belle. Ça sera l’occasion de découvrir ! Tu n’es jamais contente.

-Tu es toujours optimiste, et quoi qu’il t’arrive, tu trouves toujours le moyen d’y trouver un intérêt. C’est une vraie maladie ! Cette fois-ci, je te prédis que ce week-end ne te laissera pas un souvenir impérissable. Deux jours, dans la grisaille de l’hiver, dans une région où il n’y a probablement que des vignes, dépourvues de la moindre feuille à cette époque de l’année. De quoi s’ennuyer ferme, entre les conférences, et on sera ravis de revenir au bureau lundi !

-Et toi, tu n’es jamais contente, lui répliquai-je en souriant. Je parie que tu auras changé d’avis lundi, on en reparlera !

-Dans chaque pari, il y a un imbécile et un escroc, répondit-elle en me rendant mon sourire. Tu comprendras que je ne souhaite rien parier avec toi ! Enfin, si tu veux, on parie une boite de chocolats, et on la mangera ensemble ici.

-D’accord ! Pari tenu, l’escroc et l’imbécile se consoleront ensemble avec une orgie de chocolats. On se retrouve là-bas samedi matin aux aurores.

-Il faudra bien ça pour me consoler d’avoir encore perdu un week-end pour faire plaisir au boss, dit ma collègue en attrapant son manteau. Allez, bonne soirée, ma belle, on se retrouve samedi.

Elle sortit en faisant claquer ses talons, comme pour ponctuer son mécontentement. En arrivant vers l’ascenseur, elle se retourna et me fit un clin d’œil en ajoutant :

-Toi qui aime te documenter sur tout, fais quelques recherches sur la région avant. On sera à quelques kilomètres du célèbre « Clos Vougeot ». Tu pourras te régaler d’histoire pendant que moi, je dégusterai les grands crus !

Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur son rire en cascade, et je me réjouis à l’avance de passer le week-end en sa joyeuse compagnie, même si l’on ne quitterait pas vraiment l’ambiance du travail. Cela promettait un beau dépaysement. Avant de partir, je fis quelques recherches sur le lieu de notre réunion, et les villages environnants, et je compris que ce court séjour allait probablement nous laisser des souvenirs alléchants.

Voilà qui s’annonçait beau et bon, comme j’aimais goûter la vie. Encouragée par cette perspective, je me dépêchais de finir mon travail, et de rentrer pour préparer mon sac.

 

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Côte Bourguignone M Christine Grimard Automne 2013

Le lendemain, je partis aux aurores, mais le voyage fut facile, sans aucune circulation en cette période hivernale. En arrivant dans la région, je repérais des coteaux plantés de vignes, qui dessinaient une carte à ciel ouvert où les différentes parcelles se distinguaient par la couleur de leur sol, ou de leurs ceps dénudés. Certaines étaient closes de murs, d’autres délimitées par des sentiers. Le puzzle ainsi dessiné brillait au soleil du matin, et en le voyant ainsi je me demandais pourquoi ce vignoble était célèbre dans le monde entier.

Ce week-end serait aussi l’occasion d’en savoir un peu plus sur cette terre ancestrale, et je m’en réjouissais.

 

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Château de Gilly Automne 2013 M Christine Grimard

A l’arrivée, j’étais la première, ce qui me donna l’opportunité de faire le « tour du propriétaire » avant que le reste de mes collègues n’arrive. L’Hôtel était en effet situé dans les murs d’un ancien monastère du moyen âge, reconverti en château de plaisance à la renaissance. Il avait gardé le cachet de l’authenticité, et semblait se cacher des curieux derrières ses grilles gainées de lierre. Les douves désormais vides, et engazonnées, le rendaient inaccessible en dehors d’un reliquat de pont-levis, ce qui accentuait son mystère. Les pierres d’époque scintillaient à contre-jour dans les lueurs du petit matin, évoquant l’image d’un joyau dans son écrin. Le silence qui l’entourait finissait de peindre cette atmosphère d’un autre âge, empreinte de paix et de sérénité.

Seuls, quelques sapins de Noël disposés en rang d’oignon contre le parapet du pont levis, dénotaient dans ce décor d’époque. Cette note de modernité incongrue, nous projetait brutalement dans la réalité, et je ne pus m’empêcher de regretter de ne pas avoir connu ce lieu, trois siècles auparavant.

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Château de Gilly Automne 2013 M Christine Grimard

La jeune femme de la réception était bien dans son siècle, blonde et accueillante. Elle m’indiqua le chemin de la chambre en me confiant une clé à l’ancienne, digne d’un couvent, ornée d’un porte-clés en forme de tour argentée, où se dessinait la tête d’une licorne. Je montais au second étage, puis me perdis dans un dédale de couloirs successifs, séparés de petits paliers inégaux où l’on accédait par trois ou quatre marches. Sur chaque palier, un guéridon et deux fauteuils étaient disposés pour offrir une halte à ceux qui le souhaitaient ; et dans chaque recoin s’ouvrait une porte de chambre.

Chaque chambre était unique, ainsi, on avait la sensation d’être un des membres de la famille du seigneur du lieu, et d’avoir la chance d’être invité à partager son intimité.

Rien à voir avec les hôtels modernes aseptisés et impersonnels où on a la sensation d’être un numéro, que l’on range dans son clapier pour la nuit.

Je me réjouissais de partager un peu de l’ambiance de la Renaissance pendant ce séjour, et de pouvoir imaginer la vie de ceux qui avaient vécu en ces murs. Il me semblait les voir gravir ces marches dans un froissement d’étoffe, alors que le bois craquait sous mes pas, comme il avait dû le faire sous les leurs. C’était troublant de penser que le miroir qui ornait le palier de ma chambre, avait reflété d’autres visages, qui avaient disparu dans les méandres du temps, comme le mien le ferait aussi.

Dans ces murs, où le passé et le présent se côtoyaient étroitement, ce qui semblait être un jeu de miroir ne tarderait pas à me montrer à quel point le temps n’est qu’un leurre dans l’étroitesse de notre esprit humain. J’allais bientôt en faire l’inquiétante expérience…

 

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Château de Gilly Automne 2013 M Christine Grimard

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6 réflexions sur “La Porte (Partie 1)

  1. j’aime beaucoup l’idée du passage du temps dans le miroir…Pq ne pas tenter de faire publier vos nouvelles?? Belle description des lieux aussi; ambiance agréable…

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  2. Ce parcours œnologique s’annonce bien : vivement l’étape de la dégustation !

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  3. Captiver le lecteur dès les premières lignes est une qualité rare. Heureuse écrivaine 🙂 Merci de cette nouvelle plongée dans ton univers !

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