Train de nuit (Partie 5)

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De nouveau, lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis ce frisson glisser le long de ma nuque.

Elle me regarda quelques instants sans parler, semblant hésiter, puis commença son récit, sans que je ne lui demande rien :

« Ce voyage m’en rappelle un autre, que je fis, pour rejoindre mon amant à Vienne, un soir de Noël, voici de nombreuses années. Ne vous méprenez pas, je n’étais pas aussi mélancolique à l’époque, j’étais une jeune femme promise à un bel avenir, appartenant à une famille de la grande bourgeoisie autrichienne, et je devais épouser l’homme que j’aimais depuis toujours. Je ne me posais aucune question, nous étions nés dans le même milieu, et je le connaissais depuis l’enfance, nous nous aimions si fort que la perspective de passer toute notre vie ensemble était évidente, et que j’avais accepté d’être sa maîtresse avant que nous ne soyons mariés, ce qui était considéré comme une grande faute à l’époque.
J’étais heureuse, belle, insouciante, courtisée, aimée, ma vie n’était qu’une succession de fêtes et de rires.

Il était musicien, compositeur, et ce soir là je devais le rejoindre à Vienne où il préparait la mise en scène de son premier opéra. Nous devions annoncer nos fiançailles à nos familles respectives dans quelques jours, mais je m’ennuyais si fort de lui que j’avais décidé de le rejoindre quelques jours avant, contre son gré. J’avais aussi une nouvelle à lui annoncer, qui devenait trop lourde à porter pour mes vingt ans.

Il prétextait qu’il n’aurait pas de temps à me consacrer, ce qui me contrariait beaucoup. Depuis qu’il était parti en ville pour cet opéra, je le sentais s’éloigner de moi, sans qu’il ne me donne d’explication.
Cela m’avait sans doute incitée à partir encore plus vite et je lui avais envoyé un message pour lui annoncer mon arrivée, seulement quelques heures avant de monter dans le train. »

Elle s’arrêta un instant, toute essoufflée, et les yeux perdus dans le vague, et j’eus la sensation de voir se dérouler toute la scène qu’elle revivait dans ce regard fixe.

Je l’encourageai en posant une main sur son bras gainé de soie, mais je sentis le froid qui émanait de son corps, remonter le long de mon avant-bras, et retirais ma main en réprimant un frisson.

« Je me souviens de ce soir là, le brouillard montait, un peu comme ce soir » poursuivit-elle, en se tournant vers la fenêtre.

Je suivis son regard et vit que la brume commençait à étendre ses volutes cotonneuses sur les ombres des arbres, le long de la voie. L’atmosphère devint plus pesante, et le ton de sa voix se fit plus cassant, presque métallique.

« Il monta dans le train, au dernier arrêt avant Vienne, il avait chevauché jusque là, pour me voir avant que je descende du train et me convaincre de rentrer chez moi. Notre rencontre fut la dernière, et la plus violente de toute ma jeune vie. Elle s’arrêta, songeuse.

– Que s’est-il passé ? lui dis-je d’une voix à peine audible.

– Il était venu m’annoncer, que notre mariage ne pouvait plus avoir lieu, parce qu’il avait rencontré une femme dont il avait besoin pour sa carrière, une cantatrice, précisément celle qui allait créer son fameux opéra, et qu’il comptait bien l’épouser. »

En prononçant ces mots, sa bouche prit une expression amère, et ses yeux gris devinrent argentés, brillants de haine. Je me reculai au fond de mon fauteuil, sentant l’intensité de cette haine remplir le compartiment. Un grand froid commençait à m’engourdir, et ma tête bourdonnait.

Elle poursuivit d’une voix monocorde, comme résignée :

« En fait, il me dit qu’il m’aimait encore, mais que sa carrière était plus importante que notre amour, et il ajouta qu’il ne m’oublierait jamais, mais que j’étais riche et que je retrouverai facilement un meilleur parti que lui … »

Elle était maintenant entièrement habitée par son récit, et je vis devant mes yeux, se dessiner la jeune femme qu’elle était alors, son visage lisse et douloureux, ses yeux pleins de larmes, et sa bouche qui tremblait.

« Je n’eus même pas la force de lui expliquer, pourquoi je voulais le voir sans plus attendre, ce soir là, pourquoi il fallait qu’il revienne très vite, dit-elle, en tremblant si fort, je n’eus même pas ce courage … »

Elle me parut si vulnérable à cette minute, que je me levai brutalement et la pris dans mes bras, malgré le froid intense qui me glaçait les os. Je sentais monter en moi, une immense compassion, pour sa souffrance, pour cette vie brisée, alors qu’elle n’en avait encore rien vécu. J’aurais voulu la protéger de tout ce malheur injuste, lui faire un rempart de mes bras. A cet instant, elle était ma sœur, et à travers elle, j’aurais voulu effacer toutes les souffrances liées à notre condition. Alors, je la berçai contre moi, comme on berce un jeune enfant qui a peur du noir avant qu’il s’endorme. Elle se serra contre moi, et se leva à son tour, m’entraînant vers la fenêtre, en poursuivant son récit.

J’étais dans une torpeur de plus en plus forte, et je l’entendais me parler comme à travers un voile, en s’approchant de la fenêtre, j’eus la sensation de m’enfoncer dans la brume, comme si elle pénétrait dans la cabine, et remplissait tout l’espace.

Elle poursuivit :
« Je l’ai laissé partir, sans cri, mais dès que je fus seule, les sanglots me submergèrent. La sensation que ma vie était finie fut si forte, que je crus que j’étais déjà morte. Ce fut comme si on m’avait privé de mon sang, brutalement, je ne pouvais plus respirer. A cette époque, une femme, ne pouvait retrouver sa dignité facilement, lorsqu’elle était abandonnée ainsi, surtout si elle avait commis l’irréparable, et je portais en moi la preuve vivante de mon infamie. Je vis défiler ce que serait ma honte et celle de ma famille. La seule solution était de disparaître…
Je m’approchais de cette fenêtre et je l’ouvris, l’air de la nuit me gifla, sans pour cela me faire changer d’avis. Les rails défilaient sous mes yeux, et le bruit du vent m’assourdissait. J’étais fascinée par la vitesse, le bruit, le froid qui me léchait le visage. Je ne voyais plus rien, aveuglée par mes cheveux.

Quelques minutes suffirent à me faire basculer de ce monde à un univers onirique où je voyais des lumières aveuglantes défiler sous mes paupières brûlantes et j’entendais un sifflement aigu qui m’assourdissait.

Puis je me penchais par la fenêtre, et basculais dans la nuit.

Et ce fut le silence… »

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Sa voix se tut brutalement.
Nous étions devant cette fenêtre où je voyais se dessiner le fantôme des arbres qui encadraient la voie de chemin de fer. La brume dansait autour des branches, et le froid de la nuit enveloppait nos corps. Je sentis plus que je ne vis, la fenêtre s’ouvrir brutalement sans que personne ne la touche.
Nos deux corps étaient rivés l’un à l’autre et je pouvais ressentir tout ce qu’elle ressentait, sans qu’elle ne prononce plus un mot. Je sentais le froid de la nuit qui glaçait mon sang, ma respiration qui devenait pénible.
Je sentis cette vie qui palpitait au fond de mon ventre, je sentis cet enfant bouger en moi et se débattre, comme si c’était le mien.

Mes yeux me brûlaient et mes poumons éclataient, lorsque je me penchais en avant, ma tête reçut de plein fouet le vent de la nuit, comme un coup de poing.

Je sentis le poids des rails qui m’attirait inexorablement, et je tombais, au ralenti, dans un plongeon qui n’en finit plus. Je me sentis délivrée, enfin soulagée, et légère, si légère…

–> A suivre

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