Train de nuit (Partie 4)

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Je fermai la porte et me retournai vers elle, et à mon grand étonnement, elle s’était installée sur un des fauteuils et me désignait l’autre, d’un geste élégant, en me disant :

« Installez-vous, je vous en prie, si vous le souhaitez, je sonnerai pour que l’on nous apporte du Thé. »

Je m’entendis lui répondre, que je n’en avais pas besoin, sans oser lui rappeler qu’on était dans « ma cabine». Mais, il se confirma rapidement qu’il n’en était rien, quand je la vis étendre la main vers une boite en porcelaine décorée de violettes, que je n’avais pas encore remarquée, et l’ouvrir en me regardant fixement en me demandant :

« Aimez-vous les Bonbons à la Violette ? Ceux-ci proviennent de Toulouse en France ! ».

J’en prenais un bien que l’odeur douceâtre de Violettes qui envahissait toute la cabine, m’écœurait. Je me sentais flotter entre deux eaux, et me demandais un instant ce qu’il pouvait bien y avoir dans ces bonbons. Le fait qu’elle connaisse l’existence de cette boîte m’intriguait aussi, mais je rangeais cette information dans un coin de mon esprit, pour y réfléchir plus tard.

Pour secouer la torpeur qui s’insinuait en moi, je pris la parole :

« Je vais à Vienne pour mon travail. C’est une ville fascinante, que je connais mal à vrai dire, je ne m’y suis rendue qu’une seule fois auparavant, il y a très longtemps.

-C’est une ville où peu de choses changent, tournée vers son passé glorieux, fait de festivités et de faux-semblants, dit-elle d’un ton tranchant.

-Vous la connaissez bien ? demandais-je en lui jetant un cou d’œil timide.

-Elle ne me rappelle aucun bon souvenir trancha-t-elle brutalement. Je préfèrerais que l’on parle d’autre chose ! »

Le parfum de violette qui flottait légèrement autour d’elle, devint aussi épais que le brouillard extérieur, me donnant la sensation de suffoquer, comme si des vagues successives suivant les ondes de sa colère, s’abattaient sur moi. J’ouvris la bouche, comme un poisson en dehors de son bocal. Elle me jeta un cou d’œil furtif, et leva la main d’un geste d’apaisement. Aussitôt le parfum devint à peine perceptible.

Comment faisait-elle cela ?

J’avais l’impression que toute la cabine, les murs, les tentures, et jusqu’aux meubles, étaient imprégnés de son parfum, ou plutôt d’Elle tout entière. Elle m’entourait de toute part, et commençait doucement à imprégner toutes mes fibres aussi.
Et le pire, c’est que je souhaitais qu’elle le fasse. C’était une nécessité, que je m’imprègne physiquement de sa souffrance, pour pouvoir la comprendre et l’aider, une nécessité absolue, que je ne parvenais pas à m’expliquer.

J’essayais de l’apaiser en changeant de sujet :

« J’aime la décoration de cette cabine, dis-je en souriant, ancienne, élégante et raffinée. J’aime tout ce qui se rapporte au passé, au point que j’en ai fait mon métier !

– Oui, je m’y sens bien aussi, dit-elle, d’une voix adoucie, comme chez moi, dans la chambre de ma jeunesse … J’y ai connu tant de joies, et tant de déceptions, ajoutait-elle, tristement. Mais j’aurais voulu ne me souvenir, que des bons moments. Seulement, il y a des moments si forts dans une vie, qu’on ne peut les effacer, et qu’ils vous submergent. »

Elle sembla perdue dans ses pensées quelques minutes, puis se souvenant de ma dernière phrase, me demanda :

« A mon époque, les femmes ne travaillaient pas. Quel est ce métier dont vous me parlez ?

– Je suis historienne, dis-je avec un sourire, j’essaye de débusquer la vérité dans les écrits et les vestiges du passé. En fait, j’essaye surtout de retrouver la trace des humains qui nous ont précédé, et de comprendre leurs motivations, leurs sentiments, leurs attentes. J’ai le sentiment d’appartenir à la famille humaine, et que je dois lui rendre la place qu’elle mérite, pour que les générations futures se construisent sur des bases plus solides. C’est un peu présomptueux, dis-je en m’excusant presque, j’aimerais rétablir la vérité historique, et c’est elle que je cherche dans des vieux parchemins, des fragments de poterie, des gravures anciennes. J’aimerais surtout retrouver les sentiments de ceux qui les ont créés.

Je m’enflammais, en lui décrivant mes motivations, si fort, que j’en rougissais, en la regardant au fond des yeux. Elle me fixait avec la même passion, et je sentais son regard brûlant qui m’enveloppait. A cet instant, une communion de pensée nous unissait, ce que je n’avais encore jamais ressenti avec personne avant elle.

Pourquoi, lui dévoilais-je ainsi ce que je ressentais, au plus profond, pourquoi avais-je besoin de lui parler de moi, comme à une amie ? C’était étrange, cette impression qu’elle pouvait comprendre ce qui bouillonnait en moi, et plus encore, qu’elle avait besoin de le savoir.

Un flot de questions à propos de cette rencontre étrange me submergeait, à mesure que notre dialogue avançait. Pourquoi me parlait-elle de « son époque » alors qu’elle semblait avoir seulement quelques années de plus que moi ? Pourquoi avais-je l’impression que lorsque j’avais prononcé les mots « rétablir la vérité historique », l’air de la pièce était devenu de nouveau irrespirable ? Pourquoi avait-elle choisi de s’assoir à ma table ? Qu’attendait-elle de moi ?

Elle baissait les yeux, semblant réfléchir, un instant, puis releva lentement la tête.

Lorsqu’elle fixa vers moi, son regard argenté, je sentis de nouveau ce frisson glisser le long de ma nuque.

A suivre

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2 réflexions sur “Train de nuit (Partie 4)

  1. cette fois-ci on reste sur une impression bien rendue des « odeurs » , notamment de bonbons à la violette; le passé envahit la cabine des voyageuses…

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