Messages (Partie 6)

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Jour après jour, la sensation menaçante me poursuivait. Je savais qu’il restait une ligne à remplir sur le tableau aux ailes argentées. Mais peu à peu, ma confiance s’amenuisait et j’en vins à penser que cette dernière partie de l’histoire serait un échec. J’essayais de ne pas m’en persuader, pour ne pas gâcher à l’avance les chances de réussite, mais je sentais bien que je perdais espoir.

Je tentais de me changer les idées, en préparant les fêtes de fin d’année qui approchaient à grand pas. En vain, la course aux cadeaux me replongeait dans le souvenir de la rencontre avec ce « Père Noël » l’année précédente, et je me repassais en boucle, le début de toute cette histoire.

Et je me demandais comment elle allait s’achever.

Nuit après nuit, le même cauchemar me poursuivit. Je finis par dormir le moins possible et le manque de sommeil m’épuisa peu à peu. Je savais que le dernier évènement aurait lieu avant la fin de l’année, et à mesure que les jours passaient, mes inquiétudes grandissaient. L’impression qu’une force inconnue volait peu à peu mon énergie, s’insinuait dans mon esprit. Je ne me reconnaissais pas, et mes proches me regardaient en silence sans oser poser la moindre question sur mon changement de caractère. Plus le mois égrainait ses jours, plus mon anxiété prenait le pas sur toutes mes émotions.

Un matin, enfin, je m’éveillai avec un sentiment d’urgence. Le jour était arrivé, et je le savais, bien qu’aucune sonnerie ne se soit fait entendre. La journée commença dans la routine, puis en début d’après-midi les minutes s’accélérèrent. Je sentis que je devais sortir, sans bien savoir où me rendre. Je suivis les boulevards, où une foule compacte se pressait, pour les achats de Noël. Je regardai le téléphone plusieurs fois, mais il restait désespérément muet. Je pris la direction du fleuve et suivis les quais, où des mouettes planaient lourdement dans le vent glacial de l’hiver. Cet endroit était un de mes préférés de la ville, et je profitais de ce moment de plaisir, même s’il prenait un goût de tempête imminente.

Je sursautai lorsque le téléphone sonna. Le moment était venu.

Il n’y avait aucune vidéo, mais seulement une image fixe, où un homme que je voyais de dos, enjambait le parapet du pont. Je levai les yeux pour m’en convaincre. Il s’agissait bien du pont qui était devant mes yeux, mais il n’y avait aucun homme. Je refermais la coque et courus pour arriver sur place avant cet homme inconnu, essoufflée par le vent glacial et la côte. En débouchant sur la chaussée du pont, je le vis. Il était déjà là, au milieu du fleuve, regardant au loin, sans que je ne puisse voir son visage, immobile, à quelques mètres du parapet. J’avançais sans le quitter des yeux, lorsque je perçus le son caractéristique de ma messagerie. Je savais ce qui allait s’inscrire, et préférai ne pas regarder, pour garder l’homme dans mon champ de vision, comme s’il ne pouvait pas sauter aussi longtemps que je le fixerai.

Cette idée était irrationnelle, mais je ne lâcherais pas prise, il le fallait.

Je m’approchai de lui tout doucement, quand je le vis franchir les quelques mètres qui le séparaient de la rambarde. Je m’entendis dire d’une voix étranglée :

– Non, attendez … une minute ! Si nous en discutions …

Il se retourna brusquement et me fixa. Je sursautais en le reconnaissant, c’était l’homme que j’avais déjà rencontré à plusieurs reprises, mais son regard était méconnaissable. Je n’avais pas remarqué auparavant à quel point ses yeux étaient à la fois noirs et flamboyants et je ne pus m’empêcher d’être impressionnée par l’hostilité qui irradiait de lui.

Un silence pesant tomba entre nous.

Imperceptiblement, il reculait. Je suivis son mouvement, refusant qu’il mette de la distance entre nous. Plus un bruit n’était perceptible, ni le murmure du vent, ni la rumeur de la ville, ni le glissement du fleuve. On pouvait croire que l’on s’était envolé dans une sphère hors du temps, cela dura quelques secondes puis il rompit le silence :

« J’aurais dû m’en douter, ça ne pouvait être que vous ! Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ! Mais cette fois-ci les choses se passeront comme JE l’aurai décidé. Ses derniers mots ne furent qu’un cri et malgré moi je fis un pas en arrière.

–         Non, ne dites pas ce genre de chose…

–         Taisez-vous, hurla-t-il, je ne veux plus entendre votre voix de petite fille sage. Laissez-moi tranquille !

Alors qu’il disait ces mots, je me glissais imperceptiblement entre lui et la rambarde du pont, sans baisser les yeux. Il jeta un coup d’œil rapide au fleuve, puis me toisa de toute sa hauteur, changeant brusquement d’attitude. Et c’est avec un sourire qu’il dit soudain :

« Vous voulez en discuter, avez-vous dit, alors discutons-en ! Je suis curieux de savoir ce que vous pourriez bien me dire qui me ferait changer d’avis. »

Le ton employé était cassant et ironique. Il finit par un ricanement méprisant.

Je ne me laissais pas dominer, je saisis l’occasion et lui dis :

« Très bien, alors suivez-moi, nous allons en discuter calmement  au chaud ; je vous offre un café ! »

Je lui pris alors le bras pour l’entrainer  vers la rive. Il eut un mouvement de recul mais je ne le lâchai pas et il n’eut d’autre solution que de me laisser faire. Il ne disait plus rien mais son regard était toujours aussi sombre, et je compris que la partie ne faisait que commencer.

Quelques minutes plus tard, nous étions installés dans le café le plus proche, assis l’un en face de l’autre, en silence, nous affrontant du regard. Je ne savais pas comment j’allais l’aider, me heurtant à un mur d’opposition évidente. J’attendais qu’il parle; mais au bout d’un temps infini, alors qu’il continuait de me regarder fixement sans rien dire, je lui dis :

-Pourquoi étiez-vous sur ce pont ce matin ?

Il me lança un sourire ironique et répondit :

-Vous n’en avez aucune idée, bien sûr ?

-Si, mais je voulais que vous me l’expliquiez vous-même, cela vous aiderait à prendre un peu de recul, il me semble.

Il eut l’air égaré brusquement :

« En fait, je ne sais pas très bien, pourquoi je me suis retrouvé sur ce pont, ce matin, je savais seulement que je devais y aller. Et puis une fois là-bas, les choses ne se sont pas passées comme prévu, et insensiblement, je me suis senti attiré par le fleuve, alors que je ne sais pas nager et que j’ai horreur de l’eau. Alors, je suis bien incapable de vous expliquer ce qui m’arrive ! Depuis quelques semaines, je fais parfois des choses qui ne me plaisent pas, comme ça, et je ne sais pas pourquoi je les fais. Ma vie est devenue un enfer, et peut-être que ce matin, j’avais juste envie que ça s’arrête.

–         Il y a probablement un autre moyen… commençais-je mais il m’interrompit.

–         Vous ne savez rien ! Vous êtes toujours resté du bon côté de la barrière, du côté de la lumière, n’est-ce pas ? Que pourriez-vous connaître de l’ombre ? Ne vous mêlez pas de ce que vous ne pouvez pas comprendre !

Il avait haussé le ton, devenant presque menaçant. Je reconnaissais à peine sa voix, sifflante et aigüe. Son regard avait de nouveau changé, noir ourlé d’éclat mauve. Cette couleur me fascinait et je sentais que je perdais pied petit à petit.

« Arrêtez, lui dis-je. Vous ne savez rien de moi, non plus. Personne n’est tout blanc, personne n’est tout noir. Je suis juste un humain, comme vous, avec tous ses défauts, et je ne veux rien d’autre que vous aider à sortir de ce jour sombre dans votre vie. Si vous me laissez le faire. » Ajoutais-je en hésitant.

-Ma petite dame, c’est très généreux de votre part, encore que je ne crois pas aux actes gratuits de ce genre ! répondit-il. Vous avez sûrement quelque chose à y gagner. Votre part de paradis, ou votre bonne conscience, ou je ne sais quelle autosatisfaction…

Il me regardait avec un air incrédule, puis son visage se transforma de nouveau, pour laisser place à un masque de mépris amusé.

« Je vous ai dit l’autre jour, qu’on ne pouvait pas gagner à tous les coups. Vous ne m’avez pas cru. Mais aujourd’hui, c’est moi qui distribue les cartes, et vous allez goûter à l’amertume de la défaite. Chacun son tour ! »

En disant ces derniers mots il s’approcha de mon visage, jusqu’à quelques centimètres, et je sentis son souffle qui brûlait mes joues. Il pensait que je reculerais, mais je n’en fis rien. Au contraire, je le fixais intensément, et sans baisser les yeux, je lui dis :

« Regardez-moi bien. Qu’est-ce que vous voyez ? Un guerrier près à se battre contre vous, un joueur de poker, un escroc ? Il n’y a rien de tout cela en face de vous. En échange de l’amertume, de l’envie, de la méchanceté, de la jalousie, de la violence, de la haine, je n’ai rien d’autre à donner que ma douceur, ma compassion, ma sérénité, mon amitié ou la force de mon amour. Je ne ferai rien de plus que rester avec vous, pour que vous ne soyez pas seul face à vos ombres, ce matin.

En disant cela, je posais ma main sur la sienne, qu’il retira aussitôt comme si le contact de me doigts l’avait brûlé. Il baissa les yeux en se reculant.

J’insistais :

« Je ne lâche pas prise facilement, vous savez. Et toute votre négativité ne me fera pas perdre le chemin que je me suis fixé. Vous n’aurez pas la joie de me faire douter. Je ne suis pas ici pour moi, mais pour vous. Ce matin, il s’agit seulement de vous. Répondez à une simple question, puis je vous laisserai faire ce que vous souhaitez.

Il releva la tête, son regard ombré de haine, sembla s’adoucir un instant.

-Quelle est la question ?

-Comment tout cela a-t-il commencé pour vous, et pourquoi cette fin serait-elle inéluctable ?

-Cela fait deux questions ! répliqua-t-il, l’air amusé… Mais si je vous racontais ma vie, nous en aurions pour une semaine. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que tout le monde n’a pas votre générosité, ni votre chance dans la vie, et que parfois les circonstances vous poussent du mauvais côté de la barrière. Pour moi, c’est le côté sombre qui a gagné et maintenant je dois payer la note !

-En vous faisant disparaître dans ce fleuve ?

-Pourquoi pas ? C’est un moyen comme un autre !

Il s’enferma de nouveau dans son silence.

-Vous auriez pu attendre au moins que l’eau soit moins froide … avançais-je.

Il me regarda, incrédule. Je le fixai avec un sourire en coin, et soudain, il éclata de rire. Je ne lui laissai pas le temps de se reprendre et poursuivis :

« Racontez-moi, cette vie qui n’a pas été simple, et que vous supposez plus difficile que le mienne. Aucune vie n’est facile, mais parfois il faut savoir faire des choix. Pensez-vous avoir fait les mauvais choix ?

Il baissa les yeux un instant et quand il me regarda de nouveau, son regard fut encore plus glacial. Il siffla entre ses dents :

« Sans aucun doute, j’ai fait les mauvais choix, il suffit de voir où j’en suis arrivé aujourd’hui. J’arrive au terme de ma vie, j’ai été incapable de nouer des liens avec quiconque. Personne n’a voulu partager ma vie plus que quelques mois, j’ai été incapable de construire la moindre relation durable, incapable de garder un amour. Je me suis construit un personnage, extraverti, d’apparence sympathique, qui semblait plaire, mais dès que j’apparaissais vraiment derrière, les gens fuyaient. J’ai erré de ville en ville, de travail en travail, de fille en fille, et là je me retrouve seul, même ma famille ne veut plus me voir. Il faut dire que je leur en ai fait voir de toutes les couleurs dans ma jeunesse …

Il était perdu dans ses pensées, et ne me regardait plus. Puis il ajouta :

« Et cette histoire est la goutte d’eau …

-De quelle histoire parlez-vous ? C’est ce qui vous a conduit sur ce pont ce matin ?

-Vous voulez tout savoir, n’est-ce pas ? répondit-il d’un ton de nouveau agressif. Vous ne devriez pas ! Il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer. Votre petit cerveau qui ne veut voir que le côté positif des choses et des gens, n’y résisterait pas. Regardez mieux autour de vous. Que croyez-vous que ces gens fassent ce matin, des belles actions ? Vous seriez bien déçue, avec vos nuages roses et bleus dans la tête ! Celui-ci se demande comment il va soutirer de l’argent à sa vieille mère, celui-là a volé dans la caisse hier, et il réfléchit à tout ce qu’il va pouvoir faire de son argent. » En disant cela, il désignait du doigt les personnes présentes autour de nous.

« Et je pourrais vous en dire encore beaucoup sur ce qui occupe l’esprit de tous ces gens… » Je le laissais poursuivre son monologue, qui coulait comme un fleuve en crue, charriant des tonnes de déchets, et à travers ce qu’il dépeignait, je voyais une telle souffrance transpirer de son regard, que je le laissais faire en silence. J’attendais simplement que le flot se tarisse. Plusieurs minutes après, il se tut, en me regardant, persuadé qu’il m’avait convaincue de la noirceur du monde qui m’entourait. Il semblait soulagé, comme un champion qui vient de passer la ligne d’arrivée et qui est sûr d’avoir gagné.

Je le laissais croire ce qu’il voulait quelques minutes, puis lui dit :

« Le monde que vous venez de me décrire est le vôtre, celui que vous voyez et qui ressemble à la personne que vous êtes devenu. Ce n’est pas le mien, mon monde est différent. Au contraire de ce que vous me décrivez, moi, je sais que dans chaque personne, il persiste quelque chose de bon, parfois bien caché. Mais si on le veut, cette lumière peut renaître, et parfois il suffit de très peu de chose. Ce monde est celui que chacun de nous construit, vous comme moi. J’ai fait le choix de construire, et pour le moment vous avez fait celui de détruire, et cela vous rend amer, et désespéré, vous le voyez bien. »

Il me regardait sans répondre, le regard triste. Je poursuivis :

« Vous n’arriverez pas à me faire dévier de la route que j’ai choisie de suivre. Vous me croyez faible, mais je ne le suis pas. J’ai beau être beaucoup plus petite que vous, la force positive qui m’habite ne me lâchera pas. Je me nourris de ce que ce monde compte de beauté, et l’énergie que j’en retire, me porte. J’avance sous l’orage, et personne ne m’arrêtera, surtout pas vous, ni les éclairs, ni le vent, ni ce qui vous tire vers la nuit. Alors, arrêtez de vous plaindre de ce monde, et donnez-moi la main. Si vous sortez de la contemplation de votre nombril, vous verrez qu’il y a encore beaucoup de travail à faire autour de nous ! Vous ne voulez pas m’aider ? »

Il n’en revenait pas, et s’écria :

« Mais, enfin, vous n’avez rien compris. Si je suis dans cet état, c’est justement parce que j’ai choisi d’aider la mauvaise personne. Vous le savez très bien !

-Expliquez-moi de quoi vous parlez, je ne comprends rien ….

-Ce matin, je devais m’assurer que quelqu’un irait au bout de ce qu’il devait faire, et finalement, j’ai échoué. Maintenant, il faut que je paye, et que je le remplace… Une mort pour une vie… vous voyez ? C’est le prix convenu !

-De quoi parlez-vous ? De quel prix s’agit-t-il ?

-Vous le savez très bien ! C’est de cela dont je parle !

En disant ces mots, il sortit de son blouson, un objet qu’il posa sur la table, devant moi.

C’était le téléphone noir, qui figurait parmi les choix possibles sur la table du « Père Noël » un an plus tôt. Celui-là même que j’avais négligé, pour choisir le blanc avec les ailes argentées. Il ouvrit la coque, et je vis l’écran d’accueil s’éclairer.

Le fond d’écran était gris, avec un oiseau noir en haut de la page, très impressionnant avec ses ailes ouvertes et ses serres déployées. En dessous, un texte était inscrit en lettres noires. En le déchiffrant, je frissonnais :

–         Première mort

–         Deuxième mort

–         Troisième mort

–         Quatrième mort

–         Cinquième mort

–         Sixième mort

–         Septième Vie // …. En attente

Je demandais en murmurant presque : « Cette septième vie est-elle la vôtre ? »

« Non, dit-il en criant presque, je vous ai dit que ce gosse est reparti du pont, bien vivant. Je n’ai pas réussi à le convaincre de sauter ! Celle qui attend sera donc la mienne, c’était dans le contrat. Il faut que je retourne là-bas, pas moyen de faire autrement. »

-Pourquoi avez-vous accepté ce rôle, demandais-je en le fixant de nouveau.

Il soutint mon regard : «Pourquoi fait-on des choses que l’on regrette ? C’est une question intéressante, sans doute parce qu’on vous a promis une belle contrepartie, l’argent, le succès, l’amour… Que sais-je ? »

Il avait l’air totalement perdu. « En tout cas, je ne sais plus pourquoi, mais je sais que j’ai fait tout ce que je devais faire, jusqu’à ce jour, même si je n’en étais pas fier. Et je vais continuer !! Il ne faut pas changer le scénario ! »

Je répliquai d’une voix assurée :

« Moi, j’ai un scénario très différent ! ». Et je posai mon téléphone blanc à côté du sien, en ouvrant la coque.

L’écran bleu déployait ses ailes argentées et il était écrit :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie
  • EN ATTENTE …

La dernière ligne scintillait en lettres majuscules, ce qui était nouveau. J’insistais :

« Cette dernière ligne ne m’échappera pas. Regardez comme elle scintille, il suffit de suivre le scénario.

Il partit d’un grand rire, et ce timbre de voix inconnu, me glaça le sang. En se levant, il dit en ricanant :

« Assez joué, ma petite dame, je vous laisse retourner au pays des merveilles, j’ai à faire. Ravi de vous avoir croisée, mais comme je vous le disais, on ne peut gagner à tous les coups ! »

Il récupéra son téléphone noir, et se dirigea vers la porte, pendant que j’en faisais de même avec le mien, et lui emboîtai le pas. Il marchait à grand pas, mais je ne me laissai pas distancer. Il prit la direction du pont, et je luttai pour ne pas qu’il me sème. Arrivant au milieu du pont, il se retourna brusquement pour me faire face ;

« Vous êtes une vraie sangsue, et ce n’est pas un compliment, vous savez ! Enfin, si vous décidez de me suivre jusqu’au bout, vous pouvez toujours sauter avec moi » dit-il en attrapant ma main, tout en s’approchant de la rambarde.

Il leva vers le ciel son téléphone noir en criant :

« Voilà, tu as perdu, finalement ça sera deux vies à la fois. »

Dans un sursaut d’adrénaline, je dégageai me main de la sienne, et attrapait le téléphone noir qu’il brandissait, et dans le même geste, je l’envoyai le plus loin possible, par-dessus la balustrade. Il atterrit au beau milieu du fleuve. L’impact qu’il produisit à la surface de l’eau, fit un bruit de tonnerre, et je crus voir un éclair au moment où il disparut dans les flots.

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Je me tournais vers mon compagnon, un peu inquiète de sa réaction, mais en un instant, il avait perdu toute sa superbe. La disparition du téléphone semblait  l’avoir délivré de sa violence et de ses peurs, et lorsqu’il prit la parole, même sa voix avait changé.

« Qu’est-ce que je fais là ? Et qui êtes-vous ? Je vous ai déjà rencontrée il me semble… mais je n’arrive pas à me souvenir des circonstances. »

-Oui, nous nous sommes croisés à plusieurs reprises ces derniers temps. Je suis ravie de vous revoir… »

Il me regarda intensément, puis sembla me reconnaître.

« Ah, oui, c’est vous, qui étiez dans le métro et sur ce parking de supermarché ! Je vous reconnais ! Alors toujours en vadrouille, à la recherche d’un peu d’adrénaline ; qui allez-vous sauver aujourd’hui ?

J’éclatai de rire, et répondis :

« Oh, j’en serais bien incapable, tout ceci n’était que coïncidences. Regardez-moi, je suis plutôt timide et inconsistante. L’adrénaline n’est pas ma tasse de thé. Comment voulez-vous que je puisse sauver qui que ce soit. J’ai déjà bien du mal à ne pas me perdre dans cette ville !

-Il semble que les apparences soient parfois trompeuses. Mais j’ai un assez bon instinct d’habitude, et je sais que vous êtes quelqu’un de spécial, même si vous ne voulez pas le reconnaître. Enfin, peut-être qu’un jour, j’aurai ma réponse. Je dois vous laisser, j’avais beaucoup à faire ce matin. Il faut juste que j’arrive à me souvenir quoi !

Il me fit un signe de la main et s’éloigna rapidement. Je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse  au bout du boulevard, un peu inquiète, malgré moi de la suite qu’il donnerait à sa route.

Je restai là, au milieu du pont, en regardant le fleuve, scrutant l’endroit où le téléphone noir avait disparu, craignant qu’il remonte à la surface. C’est à cet instant que j’entendis la clochette de ma messagerie. J’ouvris la coque en tremblant  et lus :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie
  • Septième vie

J’étais soulagée, souriant bêtement à cet écran, malgré le vent glacial qui balayait le pont.

Voilà j’avais rempli toutes les lignes. Qu’allait-il advenir de ce téléphone maintenant ? Il s’éteignit et je le rangeai dans mon sac. J’en avais probablement fini avec cette histoire. Je me sentais à la fois soulagée et un peu désabusée, finalement j’y avais pris goût. J’allais rentrer dans ma coquille, et la normalité allait probablement me peser un peu désormais.

Il y avait tant de questions autour de ce téléphone, mais personne ne me donnerait les réponses, et ce goût d’inachevé me semblait un peu amer.

En rentrant chez moi, il me sembla entendre de nouveau la clochette caractéristique. Je regardai l’écran, qui restait désespérément éteint. Déçue, je m’apprêtais à le ranger au fond de mon bureau quand il s’éclaira, juste le temps que je puisse voir inscrit :

…Batterie faible, veuillez brancher rapidement votre mobile …

A suivre …

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4 réflexions sur “Messages (Partie 6)

  1. Ces téléphones sont redoutables : heureusement, ils ne sont encore pas tous waterproof !

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  2. Bien des choses de cette âme positive; bien des pensées près de ce pont; belle écriture narrative…

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