Messages (Partie 5)

1011670_612714865457086_1385735928_n

La vie reprit son cours normal après les vacances, avec son lot d’obligations et de contraintes. Le temps s’accélérait, et je ne voyais pas les semaines passer, la rentrée, puis l’arrivée de l’automne, les premiers jours de brouillard, les premières nuits de gel.

Je savais qu’un autre évènement allait bientôt réveiller mon quotidien, le Calendrier m’avait prévenu, mais je n’avais pas noté la date exacte ayant été troublée par la présence de mon fils ce jour-là. Je me souvenais que l’étoile marquait un jour de novembre, et le mois venait de commencer. Chaque jour qui passait augmentait ma nervosité.

Un matin, le brouillard enserrait toute la ville dans ses écharpes de gel, et même en poussant le chauffage, nous ne parvenions pas à nous réchauffer. L’impression d’humidité s’insinuait sous la peau, intensifiant la sensation désagréable de froid tenace. Devant sortir, je cherchais un second pull, lorsque j’entendis la sonnerie du téléphone. Elle me surprit et je laissai tomber toute la pile. Je me précipitai sur mon sac, sous les yeux de mon mari, et j’attrapais le téléphone. Dès la coque ouverte, la vidéo démarra.

Le premier plan était la retransmission d’un reportage télévisé, sur les dangers de l’hiver. On y voyait un chauffagiste qui expliquait les dangers d’un chauffage défectueux et la nécessité de faire régler ses appareils avant le gros de l’hiver. Je me demandais si cet homme était la prochaine victime, lorsque le film s’interrompit pour laisser la place, à la une d’un journal. En gros plan, un article daté du lendemain, où l’on voyait la façade d’un immeuble ancien. Un gros titre s’étalait sous la photo : « L’hiver a encore frappé ». Puis quelques lignes laconiques :

« Cette nuit, dans la capitale, le froid a fait deux nouvelles victimes. Un couple d’octogénaires qui avaient dû calfeutrer leur conduit d’aération, a trouvé la mort, intoxiqué par du Monoxyde de Carbone produit par leur appareil de chauffage vétuste et mal entretenu. Suivait le nom de malheureuses victimes et le nom de leur rue, et des conseils pour éviter ce genre d’accident. »

Je notais rapidement le nom de la rue et celui des victimes craignant que l’image en disparaisse subitement. Mon mari, qui comprit ma nervosité essaya de me rassurer :

« Cette fois-ci tu as toute la journée pour les trouver et déjouer ce piège. C’est presque trop beau ! »

Comme il prononçait ces paroles, l’écran d’accueil se modifia pour afficher :

-Première Vie

-Deuxième vie

-Troisième Vie

-Quatrième vie

-En attente …

-En attente …

Deux vies à la fois, cela augmentait encore mon degré d’anxiété. Je n’avais que deux indices, un patronyme très courant, une vague adresse, et surtout je n’avais qu’une seule journée pour trouver un moyen d’arrêter l’engrenage.

J’essayais de trouver leur nom à l’adresse indiquée mais ils devaient être sur une liste rouge, et les recherches classiques ne donnèrent aucun résultat. En revanche, en faisant défiler des images de la rue en question sur les pages de Google-Earth, il fut facile de repérer l’immeuble dont j’avais la photo qui illustrant l’article. Je décidais de me rendre sur place, pour vérifier les informations et trouver une stratégie. J’espérais avoir une idée lumineuse, une fois sur place, mais cette fois-ci cela me semblait beaucoup plus difficile.

Mon mari, devant mon désarroi, décida de m’accompagner. Cela me rassurait, à deux, nous avions plus de chance de réussir.

Arrivés sur place, nous observâmes l’immeuble pendant plusieurs heures. Plusieurs personnes en sortirent dont un homme âgé, qui traversa la rue péniblement en direction de la boulangerie. Je n’avais jamais vu cet homme, mais mon instinct me commanda de le suivre. Pendant que mon mari, continuait la surveillance de l’immeuble, j’emboîtais le pas du vieil homme, espérant en apprendre un peu plus. Il marchait si lentement que je ne risquais pas de le perdre. Il entra dans la boulangerie et je le suivis. La boulangère qui le connaissait bien, entama la conversation :

« Bonjour Monsieur… Comment va la santé, ce matin ? Vous avez l’air en forme !

-Bonjour, répondit-il, Oh vous savez, ça ne va pas très fort. Moi, encore j’ai pu sortir, mais ma femme est très fatiguée, elle a très mal à la tête et ce matin, elle n’arrivait pas à se réveiller. Chaque matin, elle est de plus en plus fatiguée, la tête lui tourne et elle dit qu’elle ne voit plus clair. Si ça continue, demain, je ferai venir le docteur !

-Oh, je suis désolée qu’elle soit malade, répondit la boulangère. Heureusement que vous, vous tenez le coup !

– Justement, moi, ça ne va pas trop non plus. Ce matin j’étais un peu comme elle, vasouillard, avec ce mal de tête. Je n’ai rien pu avaler, j’étais barbouillé, et la tête me tournait aussi ! Je ne sais pas ce qu’on a bien pu attraper, surtout qu’on ne voit jamais personne !

Il prit le pain que la boulangère lui tendait, la paya puis sortit. J’achetais rapidement une viennoiserie puis repris ma filature. Sur le trottoir, il titubait, aussi je m’enhardis, et allais lui prendre le bras ;

« Monsieur, laissez-moi vous aider, vous allez tomber .. !

Il me regarda, comme si je tombais de la lune. Après m’avoir considérée sous toutes les coutures, son regard s’adoucit, et il dit :

« Si vous voulez ma petite dame, si vous avez du temps à perdre ! Aujourd’hui, mes vieilles jambes refusent de me porter, je dois couver la grippe, vous feriez mieux de déguerpir en courant !

– Les microbes ne me font pas peur, répondis-je en riant. Je les ai apprivoisés depuis longtemps. Je vais vous raccompagner, je ne veux pas que vous tombiez. Si vous êtes d’accord, bien sûr ; ajoutais-je en le regardant dans les yeux, un peu hésitante malgré tout.

– Vous obtenez toujours ce que vous voulez, n’est-ce pas ? Dit-il avec un sourire. Alors, je suis d’accord.

– Oui, la plupart du temps, c’est vrai !

– C’est bien ce qu’il me semblait, dit-il en avançant légèrement. Avec votre petit air fragile, et votre regard d’ange, il est probablement difficile de vous refuser quelque chose. Je suis vieux, et un peu gâteux pour certains, mais je n’ai pas encore perdu totalement la vue.

Je ne relevais pas, et lui demandais :

« Où voulez-vous que je vous accompagne ?

– Au bout du monde, mon petit. Oui, j’irais bien au bout du monde, si je pouvais. Mais pour aujourd’hui je vais me contenter de rentrer chez moi, c’est au bout de la rue. Là, vous voyez, dit-il en levant sa canne, l’immeuble jaune.

Vous savez, j’ai fait le tour du monde, plusieurs fois, même. J’étais marin, dans la marine marchande, mais cela fait si longtemps maintenant, qu’il me semble que je parle de quelqu’un d’autre.

Nous avancions doucement, mon bras sous le sien, et il me raconta toutes les mers du monde, avec une étincelle dans les yeux, et un sourire au bord des lèvres encore tout chaud de ses souvenirs exotiques.

En passant devant l’épicerie, il se souvint qu’il devait acheter de l’eau minérale pour son épouse. J’entrai avec lui, et lui proposai de porter ses bouteilles, ce qui sembla beaucoup le contrarier. Il marmonna :

« Il fut un temps où je n’aurais jamais laissé une dame porter quelque chose en ma présence, mais voilà, je suis devenu une vraie loque. Regardez-moi ça, j’arrive à peine à me porter moi-même. La vieillesse est un naufrage. C’est un comble pour un marin !

J’attrapai le paquet de bouteilles et sortis de la boutique avant qu’il ne refuse, et j’avançai en direction de son immeuble. Il me suivit péniblement. Je m’arrêtai sur le seuil et me retournai vers lui, en disant :

-Dites-moi où je dois déposer vos bouteilles, et je vous laisse.

-Je vais vous faire entrer, mon petit. Ma femme sera ravie de saluer une personne aussi gentille est serviable. Elle ne voit jamais personne, c’est toujours moi qui sort pour faire les courses.

Je le suivis à l’intérieur, et il me conduisit à la cuisine, pour que j’y dépose les bouteilles. Il appela son épouse, qui ne répondit pas. Elle n’était nulle part, et je le vis changer de couleur. Il alla jusqu’à la chambre et je l’entendis crier. Je me précipitai à sa suite et découvris son épouse allongée sur son lit, inconsciente. Il fut impossible de la réveiller, et son mari choqué commençait à me sembler très mal en point également. Il se tenait la poitrine et respirait avec peine. Moi-même je commençais à avoir très mal à la tête.

Je le fis allonger aux côtés de son épouse et appelai le Samu. Je fis signe à mon mari qui était resté dans notre voiture, de nous rejoindre. Les secours arrivèrent quelques minutes plus tard, ce qui fit sensation dans l’immeuble.

J’expliquai au médecin que la vieille dame était déjà inconsciente quand nous étions arrivés et que son époux avait été très choqué de la trouver dans cet état. Je lui suggérai qu’il pouvait s’agir d’une intoxication au monoxyde de carbone en lui montrant le vieux poil à mazout qui rougeoyait dans un coin de la chambre. Il ne fallut que quelques minutes pour que l’équipe prenne en charge les deux époux, et quand ils les transportèrent jusqu’à l’ambulance, sous oxygène, le vieil homme se sentait déjà mieux. Il me fit un signe, pour que je m’approche de lui. Dans un souffle il me dit :

« Merci de votre aide, ma petite, sans vous la porte a failli se refermer sur nous. Il faudra revenir nous voir, plus tard, que je vous présente à ma femme. Elle sera ravie de vous connaître.

-Bien sûr, je reviendrai quand vous serez guéris, mais il faut me promettre de ne plus utiliser ce chauffage, à l’avenir. »

Il n’eut pas le temps de me répondre, mais me fit un clin d’œil, au-dessus de son masque à oxygène. La dernière image que je gardai de lui fut ce regard pétillant d’énergie, ce qui me redonna espoir en leur avenir.

En regagnant notre voiture, j’entendis la clochette de la messagerie téléphonique retentir. Je montrai l’écran à mon mari, il indiquait :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • En attente…

Ce dernier point d’interrogation me fit froid dans le dos.

Alors que mon mari s’installait dans la voiture, je me retournais vers l’ambulance qui partait toutes sirènes hurlantes, comme si je pouvais encore infléchir le sort de cette sixième vie. A cet instant, un homme habillé de noir, apparût sur le trottoir. Je sentis son regard sur moi, et le fixai à mon tour. C’était l’homme que j’avais rencontré à deux reprises déjà, dans le métro et dans le parking du supermarché. Je lui souris mais me heurtai à son regard noir et froid. Il me dit un peu sèchement :

« Encore vous ! Ne me dites pas qu’il s’agit encore d’une coïncidence. Il suffit de voir s’éloigner une voiture de secours, pour vous trouver quelques mètres plus loin. Ça devient une mauvaise habitude…

Il ajouta d’un ton légèrement menaçant : « Mais, on ne peut pas gagner à tous les coups. Même les meilleures choses ont une fin. Il suffit d’être patient. A la fin de la partie, le pion et le roi finissent tous dans la même boîte. »

62450_10201348592418993_932518080_n

Je restai interdite, paralysée par l’hostilité que je sentais irradier de tout son être. Il semblait avoir changé depuis la dernière fois où je l’avais croisé, il était devenu triste et négatif. Je me demandais ce qui lui était arrivé, et ce que je pouvais faire pour l’adoucir, mais il ne m’en laissa pas le temps et tourna les talons. Il s’éloigna à grandes enjambées comme si il fuyait devant un monstre.

Sous l’emprise de cette mauvaise impression, je restai silencieuse pendant le trajet de retour, ce qui inquiéta mon mari.

« Que se passe-t-il ? Dit-il, tu es inquiète pour la vieille dame ?

– Oui, un peu, mais je ne peux rien faire de plus.

– Effectivement, elle est entre de bonnes mains, et je crois que tu as fait tout ce que tu pouvais, dit-il, rassurant.

– Oui, tu as raison, il n’y a qu’à attendre.

La soirée se passa dans la morosité, j’avais l’impression qu’une menace inconnue planait, sans que j’arrive à définir cette peur. Je regardai plusieurs fois le téléphone qui restait implacablement muet.

Enfin, vers minuit, les ailes de la coque commencèrent à scintiller, et l’écran d’accueil s’illumina. Les deux ailes déployées brillaient de tout leur éclat et s’étalait en dessous :

  • Première vie
  • Deuxième vie
  • Troisième vie
  • Quatrième vie
  • Cinquième vie
  • Sixième vie

Je me sentis soulagée, l’air me parut soudain plus léger, lorsque je montrais le téléphone à mon mari qui se réjouit avec moi de cette bonne nouvelle.

Cependant, cette nuit-là, j’eus un sommeil agité, peuplé d’ombres menaçantes, qui planaient dans un ciel noir d’orage. Au réveil, une image désagréable me restait à l’esprit, qui allait me poursuivre tout au long de la journée, celle d’une bataille entre une colombe et un corbeau. Les deux oiseaux se battaient en haut d’un rocher battu par le vent. Ils s’affrontaient dans une débauche de coups de becs, les ailes ensanglantées, sans un cri. Puis ils basculèrent de l’autre côté du rocher et le silence retomba. Je m’éveillai sans rien savoir de plus, de l’issue de ce combat avec une impression de mort imminente accrochée au cœur.

La journée fut plus lourde que les autres et je savais que la suite de l’histoire serait plus lourde encore.

A suivre …

Bbs-Hx8IQAAYvw_

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s