Messages (Partie 4)

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Les vacances allaient me faire du bien. Nous devions passer quelques jours en montagne pour rendre visite à une vieille tante célibataire, et lui réparer sa maison, comme chaque année. Puis ce serait l’océan, les embruns et l’air du large, ma préférence depuis toujours. De quoi, recharger les batteries, se ressourcer, passer quelques jours avec les gens que l’on aime.

Cette année tout particulièrement, j’attendais cette période avec impatience. Je bouclai les valises, et vérifiai si le téléphone blanc était toujours dans mon sac, quand mon fils entra dans la pièce. Il remarqua immédiatement l’appareil que je tentai de dissimuler dans mes affaires.

« Tu as un nouveau téléphone, c’est quelle marque ? Fais voir ! »

– Non, n’y touche pas ! Ce téléphone n’est pas à moi, c’est un ami qui me l’a confié… »

Mais, déjà, il avait pris l’appareil et l’examinait sous toutes les coutures.

« Oh, il a l’air super, il est d’enfer !! »

-Oui, on peut dire ça ! Répondis-je en souriant. C’est le mot approprié !!

-Je n’arrive même pas à l’allumer, il n’y a plus de batterie ? Il n’y a même pas de bouton pour l’éclairer. D’où il sort ce truc ?

Il était très étonné qu’une machine de ce genre puisse lui résister, et me regardait d’un air ébahi. Je répondis :

– Oh, tu sais, moi, je n’y connais rien. Il semble s’allumer tout seul quand il en a envie. Mais je n’ai jamais réussi à comprendre comment, mais comme tu sais, là-dessus, je ne suis pas une lumière !

– Oui, c’est sûr ! Et à quoi ça sert d’avoir un téléphone qui s’allume seulement quand il veut ? Et pourquoi on te l’a confié à toi ? Qui peut bien laisser son téléphone à quelqu’un d’autre comme ça ?

– Arrête avec toutes tes questions ! J’espérais que tu m’expliques comment le mettre en route, mais je vois que tu n’es pas plus malin que moi, finalement !

Vexé, il le tournait et le retournait devant la fenêtre, espérant trouver un bouton dissimulé dans un coin, en vain. Il renonça et lorsqu’il le reposa, le téléphone s’éclaira, le faisant sursauter ;

« Ah ! Il s’allume ! Tu as raison, il fait comme il veut ! Il y a un message, regarde.

Je sentis mon cœur se serrer, et l’angoisse monter doucement.

Il se pencha vers l’écran en même temps que moi, et je me demandais quelle explication j’allais trouver s’il voyait le genre de vidéo que ce téléphone diffusait généralement. Mais cette fois-ci, il n’y avait pas de film, ni le message habituel. L’écran d’accueil était bloqué sur la page «Calendrier annuel». Plusieurs dates étaient marquées par des étoiles argentées, et un rapide coup d’œil me permit de comprendre, que les trois premières dates correspondaient aux évènements que j’avais déjà vécus. Je notais qu’il y avait trois dates encore inscrites, dont une indiquée sur la semaine suivante, et deux autres dates plus lointaines, vers la fin de l’année.

« C’est quoi toutes ces étoiles, me demanda mon fils en me regardant fixement. Il avait l’air interloqué, ce qui était très inhabituel chez lui, qui était un éternel blasé.

-Je n’en sais rien du tout. Tu vois, comme ce téléphone est bizarre. Et voilà, il s’éteint de nouveau !

-C’est un truc de ouf ! Conclua-t-il en s’éloignant. Je me demande dans quoi tu t’es encore fourrée. »

Je n’insistai pas, en souhaitant qu’il oublie l’incident le plus vite possible. Mais les évènements allaient bientôt me donner tort.

Nous étions installés depuis quelques jours à la montagne quand ma tante nous demanda de l’emmener visiter un monastère perdu en haut d’un col. Nous roulions depuis quelques kilomètres, sur une route en lacets, creusée à flanc de montagne. Elle était si étroite que pour que les voitures se croisent, des refuges avaient été prévus régulièrement, en entaillant la montagne. Par chance, ce jour-là, nous n’avions encore croisé personne.

Ma tante bavardait sans relâche comme à son habitude, n’attendant aucune réponse, et j’étais seule à l’arrière, admirant ce paysage grandiose. Soudain, la cascade de clochettes retentit, me faisant sursauter. J’étais la seule à l’avoir entendue, et je sortis discrètement le téléphone de mon sac et l’ouvrai.

Après quelques secondes, une nouvelle vidéo démarra.

Je reconnus immédiatement la route de montagne sur laquelle nous roulions à l’instant même. Cependant, je n’avais pas vu encore cette partie du trajet où la route semblait redescendre légèrement. Un cycliste roulait, seul sur la route, il regardait en contre-bas et ne vit pas un nid-de-poule qui était devant sa roue. Surpris, il perdit déséquilibre et fut dévié de sa trajectoire, et bascula dans le fossé, puis tomba la tête la première, en passant au-dessus du guidon, et disparut dans le ravin, à l’endroit précis où un panneau indiquait : « Ne pas stationner. Attention chutes de pierres ».

Après un plan serré sur le panneau, la vidéo fut coupée brutalement. A sa place, l’écran d’accueil apparut avec les deux ailes déployées et les lignes suivantes :

– Première vie

– Deuxième vie

– Troisième vie

– En attente ….

Je savais bien ce que cela signifiait. Il n’y avait probablement pas une minute à perdre. Je scrutais la route pour essayer de repérer l’endroit de l’accident, après un virage serré à gauche, la chaussée redescendait légèrement. Une centaine de mètres plus loin, j’aperçus le panneau sur la droite de la route. Je m’écriai :

« Arrête la voiture, il faut que je descende tout de suite !

-Qu’est ce qui se passe, répondit mon mari, tu es malade ?

-Oui, arrête-toi là, vite !

-Je ne peux pas, il y a un panneau « Interdiction de stationner » attends un peu, répondit-il

-Non, hurlais-je, arrête toi je te dis !!

Inquiet de ma pâleur, il stoppa quelques mètres plus loin. Je descendis précipitamment et m’approchai du ravin. Je ne voyais rien et le vertige commençait à me saisir. Mon mari qui m’avait suivie me regardait avec inquiétude :

« Mais enfin, qu’est ce qui te prend ? Tu es malade ?

-Non, regarde en bas, il y a un cycliste qui est tombé dans ce ravin, je n’arrive pas à le voir !

-Un cycliste ? Mais je n’ai vu personne, il n’y avait aucun cycliste devant nous. Qu’est-ce que tu racontes ?

-Je te dis que je l’ai vu, je ne suis pas folle !

Il me regardait fixement et je compris qu’il n’en était plus très sûr. J’insistais :

-Crois-moi, je sais qu’il est là. Il faut qu’on le trouve.

En disant cela, j’aperçus un peu de rouge en contre-bas, que je lui montrai.

« Regarde, il y a quelque chose là !

Il se pencha et dit :

« Oui, c’est un bidon rouge ! Mais je ne vois pas le cycliste !

-Regarde mieux, il est forcément là.

-Mais enfin… dit-il en avançant un peu. Attends, oui je vois autre chose…

Le cycliste était là, couché sur le dos, inconscient, bloqué contre un buisson, son vélo un peu plus bas. Mon mari descendit avec précautions jusqu’à lui et cria :

-Il est en vie, appelle des secours !

 

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Quelques heures plus tard, une fois le blessé évacué et hospitalisé, nous étions de nouveau au calme chez ma tante. Je savais que je devrais répondre aux questions de mes proches, et j’hésitais entre dire la simple vérité ou éluder les questions gênantes. Jusqu’ici j’abhorrais le mensonge, et détestais la dissimulation, préférant affronter les problèmes plutôt que les repousser au lendemain. Mais, dans ces circonstances précises, je ne savais pas comment expliquer une vérité que je ne la comprenais pas moi-même.

Une fois que ma tante fut couchée, mon mari se tourna vers moi, avec un regard interrogateur. Je n’échapperai pas aux questions, même si les réponses m’échappaient toujours.

« Alors, m’expliqueras-tu enfin ce qui s’est passé cette après-midi ? »

Voilà une question simple, à laquelle il était facile de répondre, aussi je me lançais :

– Oui, je t’explique. J’avais vu un cycliste passer par-dessus la balustrade à l’endroit précis où était le panneau « Interdiction de stationner », et je t’ai demandé de t’arrêter pour qu’on puisse le secourir, sinon il y serait encore.

– Oui, évidemment. C’est tout simple, présenté comme ça. Alors, explique-moi comment tu as vu ce cycliste, qui, manifestement était tombé à cet endroit précis, au moins plusieurs minutes avant qu’on ne passe ! J’aimerais comprendre…

– Cette partie-là est plus difficile à expliquer. Mais je vais essayer, répondis-je en hésitant de plus en plus.

Je suis contente de t’en parler, tu vas peut-être m’aider à comprendre mieux ce qui arrive »

Je lui racontais toute l’histoire depuis le début. Il m’écouta attentivement, sans paraître le moins du monde surpris, ni incrédule. Il savait que j’évitais le mensonge comme la peste et il me croyait. Mais c’était un homme pragmatique et j’étais impatiente de savoir ce qu’il pensait de tout cela. Après un silence, il dit :

« Pourrais-tu me montrer ce téléphone ?

A cet instant précis, la clochette de la messagerie retentit. Je lui tendis l’appareil après l’avoir ouvert. Sur l’écran bleuté de la messagerie, orné des ailes ouvertes, on voyait les lignes suivantes :

-Première vie

-Deuxième vie

-Troisième vie

-Quatrième vie

J’étais soulagée de voir la confirmation que le cycliste allait bien, mais je regardais mon mari, anxieuse de sa réaction. Il me fixait et dit :

« En effet, voilà qui confirme bien que ce téléphone est d’un modèle très particulier. A vrai dire, je ne suis pas étonné qu’il t’ait choisie pour nouveau propriétaire, ou nouveau locataire, peut-être. Personne ne te connait mieux que moi et j’ai toujours su que tu étais quelqu’un de spécial.

Je crois que les choses vous arrivent quand on est prêt à les recevoir. Je crois aussi que l’on ne demande aux gens que ce qu’ils sont capables de réaliser. Je ne sais pas qui avait besoin de ton aide, mais ce que je sais c’est qu’il s’est adressé à la bonne personne. Et je sais aussi, que tu es ravie de le faire !

Il semble aussi que trois lignes sont encore vacantes, et j’espère simplement que tu auras assez d’énergie pour aider à les remplir. Si tu as besoin de mon aide, je serai là.

Quant aux explications rationnelles, je n’en ai aucune, mais quand tu auras compris, je serai heureux que tu m’expliques » finit-il avec un grand sourire.

Je riais avec lui, il savait toujours comment remettre les choses à leur juste place. Il avait raison, il n’y avait qu’à poursuivre le chemin, et les réponses viendraient en leur temps, si elles le souhaitaient.

Je rangeai le téléphone dans mon sac. Sur la coque les ailes argentées scintillèrent quelques secondes avant de s’éteindre. Je me sentis de nouveau étonnement calme, soulagée d’avoir pu partager cette histoire surréaliste et de reprendre pied dans ma réalité aussi facilement.

Jusqu’ici la providence m’avait été plutôt favorable, et j’espérai qu’elle continuerait jusqu’au bout de cette histoire.

A suivre…

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