Journal interne (Partie 3/3)

526446_255339064600861_725852341_n

Jour 181

Ce jour-là, une autre voix, entra dans notre univers. Elle était plus grave, profonde, apaisante aussi, mais plus autoritaire. Je crois que c’était une voix d’homme.

La première fois que je l’entendis, il chantait. La mélodie me berça, et je me rendormis alors que c’était l’heure du repas. Mon compagnon me réveilla en posant sa main sur mon visage, pour que je mange. Il savait que j’étais de mauvaise humeur, lorsque j’avais faim.

Je l’en remerciais, tout en ayant un peu honte de lui imposer sans arrêt mon mauvais caractère et mes quatre volontés, alors que lui était si doux avec moi.

Je lui dis ce jour-là que l’on ressemblait de plus en plus à un vieux couple, et cela déclencha un fou-rire communicatif.

A partir de ce jour, nous fûmes de plus en plus proches.

1395270_587913737930521_160991874_n

Jour 211

Ce matin-là, au réveil, il me sembla que le plafond était plus bas que d’habitude. Je voulus réveiller mon compagnon, et je n’eus qu’à étendre le bras. Il avait approché son lit du mien au cours de la nuit sans m’en parler. Mais lorsqu’il s’éveilla, il fut aussi surpris que moi de cette soudaine proximité. Il m’affirma qu’il n’avait rien fait et que la veille au soir, les choses étaient à leur place.

Nous fîmes ensemble le tour de la pièce, en suivant les murs, et nous finîmes par arriver à la même conclusion. Les murs avaient changé de place durant la nuit, la pièce semblait rétrécir !!

Cette fois-ci, j’étais aussi inquiet que lui, j’avais une sensation d’étouffement qui m’était très désagréable.

Je le regardais, et le trouvais changé également. Il me fallut un moment pour comprendre, puis la vérité m’apparut d’un seul coup. Il avait grandi et grossi aussi, ses bras et ses jambes étaient plus longs, son ventre plus rond. Je lui dis :

« C’est toi qui tient plus de place, regarde comme tu es gros, ce matin ! Il faudrait arrêter de manger autant ! Tu passes ta vie à manger et à rester couché dans ton lit. Tu vas devenir énorme et on aura plus assez d’air pour respirer ! »

Il me regarda, incrédule, puis me détailla comme je l’avais fait pour lui.

« Regarde toi, au lieu de me critiquer, tu es encore plus gros et plus grand que moi. Non c’est autre chose, et plus grave encore. Je crois qu’ils nous engraissent volontairement, et je me demande ce qu’ils vont faire de nous, quand ils estimeront que notre taille sera suffisante ! »

Je commençais à penser la même chose que lui, et ce jour-là, inaugura pour nous deux, une période d’inquiétude, où une sensation de menace peserait sur nous, quotidiennement.

BbOEliqIMAA_mQg.jpg large

Jour 241

Les jours passaient tous pareils, nous avions de moins en moins de place pour tourner dans cette pièce. Même, en dormant, nous nous heurtions. Je n’avais même plus le cœur à protester quand il me mettait le doigt dans l’œil pendant son sommeil. En fait, j’étais tellement inquiet que je ne disais plus rien.

La seule chose que nous savions, c’est qu’une menace imminente pesait sur nous, sans pouvoir l’expliquer. Notre univers se rétrécissait et bientôt il nous écraserait.

Pourquoi nous avait-on envoyé dans ce lieu, et qu’allait-il advenir de nous ?

Le seul moyen de nous réconforter, était de nous serrer l’un contre l’autre, du matin au soir, et de dormir le plus longtemps possible, pour ne plus avoir le temps de se poser des questions.

1460184_713660998651664_188819036_n

Jour 271

Ce matin-là, le ciel était noir. La lumière ne filtrait plus du tout, nous avions à peine la place de bouger une main. Je lui caressai la joue, pour le réconforter. Depuis son réveil, il pleurait doucement, en silence, croyant que je ne le remarquerais pas. J’étais inquiet comme lui, ou peut-être plus encore, mais je ne voulais pas augmenter son chagrin. Je ne pouvais parler, et cette main sur son visage était la seule réponse que je pouvais lui donner.

Soudain, le sol trembla. Un vent de tempête se leva. Les murs étaient secoués de spasmes.

Mon compagnon, ouvrit les yeux, pour la première fois depuis que nous nous connaissions, dans un mouvement de panique. Je le reconnus à cet immense regard gris, comme la personne qui attendait avec moi dans la salle d’attente, avant que toute cette histoire ne commence.

Avec un sourire penaud, je tentais de le réconforter en disant : « Nous aurions mieux fait de ne pas prendre cet ascenseur, n’est-ce pas ? »

Mais il n’avait pas envie de rire.

Les murs tremblaient si fort qu’on avait l’impression qu’ils ondulaient, et d’un seul coup ils se rapprochèrent de nous. Pour leur échapper, nous nous réfugiâmes au centre de la pièce, blottis l’un contre l’autre. Au dehors, nous entendions des cris, et ce qui m’effrayait le plus, c’est que la voix qui criait était celle que j’aimais tant, pour sa douceur réconfortante. La panique semblait l’avoir gagnée aussi. C’était la fin de notre monde.

Et puis, tout alla très vite.

Le sol trembla de nouveau et dans un bruit de tonnerre, un gouffre s’ouvrit brusquement devant nous. Je savais que c’était la fin. Mon compagnon sursauta, et me lâcha la main, alors que le sol se dérobait sous ses pieds. Je le vis glisser sur les parois lisses en me regardant et je n’eus pas le temps de saisir sa main. Il était littéralement aspiré vers le bas, par une force surnaturelle. En quelques secondes il avait disparu.

J’étais seul désormais, face à la fin de mon histoire. Le silence tomba sur cette scène d’apocalypse, les murs s’immobilisèrent, comme si le sacrifice de mon ami avait satisfait les monstres qui grouillaient au fond de ce gouffre. Je n’osais plus respirer, attendant mon tour.

Soudain, un cri déchira l’air, et je reconnus la voix de mon ami. Ce cri n’était pas une plainte, plutôt un cri de colère. Il était toujours vivant, et il semblait se rebeller !!

Je repris espoir…

Mais la rémission fut de courte durée. Les murs eurent un hoquet, puis se rapprochèrent de moi de nouveau, dans un mouvement lent mais continu qui me poussait tout doucement vers le gouffre. Alors, pour ne pas mourir écrasé, je décidai de sauter dans le vide.

J’eus d’abord la sensation de glisser sur un toboggan, mais le gouffre se rétrécissait progressivement et la crainte de rester bloqué définitivement, me submergea.

Et, d’un seul coup, le passage s’élargit et je tombai dans le vide.

Une lumière violente m’aveugla, et un froid intense s’abattit sur moi. Je me mis à trembler sans pouvoir m’arrêter, je fermai les yeux, serrant très fort les paupières pour ne pas affronter cette clarté insupportable. Ce faisant, je ne pouvais pas voir mes bourreaux, ils pouvaient me tailler en pièce s’ils le voulaient. Je serrais les dents, prêt à me battre, même si je ne donnais pas cher de ma peau à cet instant-là. Je reçu un coup sur les fesses, cinglant, qui me surpris, et je me mis à crier de surprise et de dépit. Ce cri libéra ma peur, et mes poumons se remplirent d’air glacé, ce qui me paniqua encore plus. Je criais de plus en plus fort, jusqu’à hurler. Tout était perdu pour moi, définitivement. Alors, je me tus, épuisé.

Je sentis que des bras puissants me soulevaient, et je compris qu’ils allaient m’achever. Je laissais faire, résigné. Il était inutile de se débattre, je n’en avais plus la force.

Puis, je fus au paradis, je devais être mort. Je flottais délicieusement dans un liquide chaud où l’on me berçait doucement. Pour compléter mon bonheur, mon compagnon était là aussi, et pour en être bien sûr, je passais mes bras autour de lui et le serrais contre moi. Il me reconnut, et essaya d’attraper mon nez. Je ne protestais pas. J’étais si heureux qu’il soit là, de nouveau près de moi.

Pour couronner le tout, la voix que j’aimais tant, résonnait autour de nous, dans un murmure d’une douceur incroyable, elle dit :

« Mes petits amours, mes petits chéris, vous êtes si beaux. Vous verrez, nous allons être si bien ensembles. Si vous saviez comme je vous aime… »

Ce texte m’a été inspiré par le film de ces merveilleux enfants, flottant, ensembles, quelques minutes après leur naissance.

Merci de l’avoir lue.

Décryptage du fil de l’histoire pour ceux qui le souhaitent :
Jour 1: plongée vers la vie
Jour 31: le cœur bat
Jour 61: la voix de sa mère
Jour 91: l’embryon devient fœtus
Jour 121: découverte des saveurs
Jour 151: Échographie de contrôle
Jour 181: la voix de son père
Jour 211: on grandit
Jour 241: plus de place
Jour 271 : naissance

Je vous laisse, maintenant, imaginer la suite de leur histoire….

Fin …

BYHUg3xIAAA7fc0.jpg large

Photo M. Christine GRIMARD

 

2 réflexions sur “Journal interne (Partie 3/3)

  1. oui dur passage – et chut faut pas le leur dire mais c’est pas fini…

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.