Elle et moi (Partie 11)

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Le lendemain matin, je me réveillais avec une impression de pesanteur pénible, qui allait m’accompagner toute la journée.

Je devais me rendre dans le service des enfants, pour leur faire une lecture, en remplacement de mon amie. Elle avait prévu de leur lire « Le petit Prince » de Saint-Exupéry, qui était un de mes livres préférés, et je savais que cela me ferai du bien de marcher sur ses traces, en compagnie des enfants. J’oubliais mes angoisses pendant quelques heures, en voyant les yeux émerveillés des plus jeunes découvrant le périple de l’enfant blond.

Ils préférèrent la rencontre avec le renard, les premiers pas de cette amitié naissante, de deux êtres dissemblables qui apprennent à s’apprivoiser puis à s’aimer. Ils me demandèrent de reprendre ce passage où le renard, explique l’importance qu’il donne à son nouvel ami. La petite fille posa son lapin sur mes genoux pour qu’il regarde les illustrations de l’auteur et ferma les yeux lorsque je relus cette phrase :

« Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain. Le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleur d’Or. Alors, ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… »

J’arrêtais la lecture, les laissant sur cette phrase. Silencieux, ils attendaient en me regardant, et je les laissais redescendre doucement sur terre. La petite serra son lapin contre son cœur et lui dit :

« Tu vois, nous on s’est apprivoisés, et comme ça on n’aurait plus jamais peur, même si on tombe dans le désert, un jour, comme lui. » Elle se tourna vers moi, et ajouta : «Toi, et Mamie-Doux, vous vous êtes apprivoisées, et comme ça vous n’aurez plus jamais peur ! »

– Tu as raison, ma chérie, quand on a un ami, il suffit de penser à lui pour ne plus sentir sa peur ! Et Mamie-Doux m’a appris à ne plus avoir peur, même dans le désert… »

Ce moment avec les enfants me rendit l’énergie que la nuit dernière m’avait dérobée. Il suffisait de quelques mots sortis de la bouche de cette enfant, pour que les émotions échevelées que je trainais depuis le réveil, se canalisent. Je sortis de cette rencontre de nouveau apaisée.

 

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En arrivant chez moi, je trouvais un message de mon cousin qui me demandait de repousser son séjour chez moi, au mois suivant. Ce nouveau contretemps me contrariait, me privant de l’usage de sa voiture. Puisque je ne pourrais pas aller lui rendre visite pendant deux semaines, je décidais de lui téléphoner le lendemain.

Dans cet établissement, avoir une réponse fut très difficile. J’appelais plusieurs jours de suite, parlant chaque fois à des interlocuteurs différents, et retrouver sa trace commençait à sembler impossible. Enfin, mon appel ayant été transféré d’étages en étages, je finis par avoir une personne qui me demanda de rappeler la semaine suivante, pour parler à la responsable du service qui était seule habilitée à donner des renseignements sur les patients. Je compris qu’il serait difficile de pouvoir obtenir de parler directement à mon amie. J’avais l’impression de la voir s’éloigner de moi, inexorablement.

Le lundi suivant, j’eus enfin la bonne personne, mais elle semblait avoir beaucoup de réticences à me répondre. Elle m’interrogea sur mes liens de parenté avec mon amie, et lorsque je lui expliquais notre relation, elle me répondit brutalement qu’elle ne donnait des nouvelles qu’aux membres de la famille proche. J’insistais longuement, et elle dû sentir mon inquiétude, et se laissa attendrir au bout d’une discussion qui me sembla interminable. Elle finit par lâcher :

« Votre amie n’est pas restée longtemps dans notre établissement, et je crois que le mieux est que vous appeliez son fils directement. Il vous renseignera mieux que moi. Je vous prie de m’excuser de ne pouvoir prolonger cette conversation, j’ai beaucoup de travail ! » Et elle raccrocha !

Je restais là, prostrée, à regarder bêtement mon téléphone, comme s’il m’avait trahi.

La tournure que prenaient les évènements, confirmait mes craintes. Il fallait que j’admette que les choses étaient différentes de ce que je voulais qu’elles soient, et que j’ouvre les yeux sur la réalité. Je regardais mon pendentif, en cherchant une aide qui ne venait pas.

J’essayais de rassembler mes idées. Je ne connaissais pas son fils, ne savait rien de lui, et j’étais sûre qu’il refuserait de me parler si je finissais par le retrouver. Peu à peu, en tournant dans ma mémoire, les évènements successifs des derniers jours, je cessais de me débattre, et j’admis que je ne reverrai sans doute pas mon amie. Curieusement, cela m’apaisa. Au bout de cette nuit de torture, je voyais enfin le but du tunnel. Il me semblait qu’elle était sereine et que sa sérénité serait la clé de la mienne.

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Je repris ma vie, d’où elle était absente, traversai la rue vide de son absence, pour passer devant sa fenêtre en espérant voir de nouveau son regard bleu derrière les vitres. Jour après jour, l’absence creusait son gouffre, et j’essayais de ne pas m‘y noyer.

Quinze jours plus tard, un camion de déménagement barrait la rue, lorsque je sortis de chez moi, juste devant son immeuble. Je m’approchais intriguée. Sa fenêtre et sa porte étaient ouvertes et plusieurs personnes s’affairaient dans son appartement. Un homme semblait régler le ballet des allées et venues. Il était plus grand que moi, et la forme de son visage me semblait familière, mais son regard dur et sombre mettait un mur entre nous. Sa bouche pincée, aux lèvres si fines qu’elles en étaient presque invisibles, trahissait son manque de générosité. J’étais mal à l’aise en sa présence, mais je sentais que je devais aller lui parler. Lorsque j’entrais dans la pièce principale, il leva le regard vers moi, me détaillant de la tête aux pieds, et je le trouvai immédiatement antipathique. J’essayais de me calmer, refusant de juger quelqu’un que je ne connaissais pas, sur une simple impression. Mais c’était plus fort que moi, je me sentais trembler et mes jambes me lâchaient. Il me toisa de toute sa hauteur et me jeta :

« Qui vous a autorisé à entrer ici ? Qui êtes-vous ? Vous vous croyez tout permis ? »

– Je … commençais-je en hésitant. Je connaissais la dame qui habite ici, et n’ayant pas de nouvelles d’elle depuis quelques semaines, je me demandais si …

– Si quoi ?

– Si elle va bien… Je le regardais au fond des yeux, redoutant la réponse, que je lisais déjà dans ses pupilles noires.

– Je ne vois pas en quoi cela vous regarde ! Aboya-t-il.

Son regard et tout son être respiraient l’hostilité. Il réfléchit quelques minutes, puis chaussa ses lunettes rondes, et me fixa, les yeux froncés. Je ne disais plus rien, ne sachant plus comment expliquer ma présence. Soudain, il se redressa et dit :

-Oui, je sais qui vous êtes ! Bien sûr ! Vous devez être cette fille dont ma mère s’était entichée ces derniers temps. Je me demandais comment j’allais vous trouver ! Mais bien sûr, il suffisait d’attendre que vous veniez de nouveau fourrer votre nez dans ses affaires !

J’étais de plus en plus gênée, mais il continua en vociférant :

« Je comprends maintenant que je vous vois, avec votre petit air d’ange aux yeux bleus, votre allure si douce, si fragile, elle n’a rien pu vous refuser. Elle avait toujours désiré avoir une fille, et vous avez dû bien en profiter ! Expliquez-moi comment vous avez fait pour qu’en quelques mois, vous ayez pris un tel ascendant sur elle, au point qu’elle vous cite sur son testament !

Il fulminait, et si la rage qui brûlait dans ses yeux, avait pu fondre sur moi, elle m’aurait consumée en un instant. Je n’osais plus bouger, la colère sourde ayant toujours été un repoussoir pour moi. Dans ce genre de situation, je faisais le dos rond, attendais que l’orage s’éloigne ou me cachais dans un trou de souris. Je le regardais sans rien dire, attendant que la tempête passe, ce qui décupla sa colère :

« Allez-vous enfin me dire ce que vous êtes venue faire ici ? Explosa-t-il.

– Je n’ai pas eu le temps de vous expliquer, vous ne me laissez pas parler, répondis-je d’une toute petite voix.

– Alors parlez !

– Je voulais prendre des nouvelles de votre maman, et j’ai appelé la maison de convalescence, mais ils n’ont rien voulu me dire. Alors, quand j’ai vu qu’il y avait quelqu’un chez elle ce matin, je suis venue …

Je réalisai d’un seul coup qu’il avait parlé de testament:

« Pourquoi parlez-vous de testament ?

Il me regarda, un peu surpris, et sa voix se radoucit :

« Parce que, le notaire me l’a lu hier, et votre nom est cité, enfin, je suppose que c’est le vôtre ! Imaginez ma surprise, que ma mère ait pu me faire ça, à moi !

Je ne voulais pas comprendre ce que ça impliquait, je ne voulais pas admettre que ma plus grande crainte était réalisée. Je sentais mes larmes couler, et mes jambes trembler. Je le voyais à travers un brouillard, et tout ce qu’il pouvait me faire maintenant, n’avait plus d’importance. Il remarqua ma pâleur, me poussa vers une chaise et dit :

« Asseyez-vous, vous êtes toute pâle ! Vous n’allez pas tomber dans les pommes, en plus !

Je le regardais, incrédule. Comment pouvait-il être aussi froid et brutal ? Mon regard dû l’énerver encore plus et il ajouta en hurlant :

« Vous voulez me faire croire que vous le ne saviez pas, avec votre petit air innocent !

Il était du genre à frapper une femme à terre. Une vraie brute ! Comment un tel homme pouvait-il être le fils de mon amie, qui était pétrie de douceur et d’humanité ? Il poursuivit :

« Je l’ai accompagnée quand on l’a transférée dans sa maison de convalescence, elle ne voulait pas y aller, sans vous dire au revoir. Elle m’a parlé de vous pendant tout le trajet. J’aurais dû me douter qu’elle m’avait préparé ce coup fourré, dit-il enfin, entre ses dents. »

Autant de noirceur dépassait l’entendement, ce qui me donna la force de me redresser. J’éprouvais un tel mépris pour cet être aussi égoïste, que je n’avais plus peur de lui, et lui dis :

« Je ne veux pas savoir de quel coup fourré vous parlez, je voudrais seulement que vous m’expliquiez ce qui lui est arrivé, en après je vous laisserai régler toutes vos affaires !

Il eut un moment de recul, et parût, enfin, un peu gêné. Il baissa les yeux et dit :

« Oh, ça aussi, elle avait dû le préparer. En arrivant là-bas, elle m’a dit qu’elle se débrouillerait pour ne pas rester trop longtemps, qu’elle était trop fatiguée pour cela. Sur le coup, je n’avais pas compris, mais la nuit suivante, elle était morte ! La nuit du 14 juillet en plus ! Je suis sûr qu’elle l’a fait exprès, on devait partir en vacances le lendemain, et on a dû annuler le voyage. »

Je n’en croyais pas mes oreilles, il ne semblait pas affecté par la disparition de sa mère, mais seulement par l’annulation de ses vacances. Il dû sentir le mépris que je ressentais pour lui, et me dit :

« Ne me regardez pas comme ça, vous ne savez rien de moi. Ma mère et moi, on n’était pas très proches, elle vivait dans un monde de chimères, racontait des histoires à dormir debout, et n’avait qu’une idée, celle de retourner dans son île perdue. Je déteste la mer, et elle ne voulait pas le savoir. Un jour, je lui ai dit qu’elle aurait dû détester aussi cet océan qui avait tué son mari. Elle a souri et m’a répondu qu’elle voulait justement le rejoindre là-bas. »

Il se tut, les yeux dans le vague, à ce souvenir. Je respectai son silence, et commençai à avoir pitié de lui. Il avait eu la chance de côtoyer une femme exceptionnelle, et ne l’avait même pas remarquée. Sans doute, est-ce plus fréquent que l’on ne croit. Ce n’est que quand les gens nous manquent qu’on s’aperçoit de la place qu’ils prenaient dans notre cœur, et de leur valeur.

Je le plaignais d’avance, pour le jour où il réaliserait cela.

Je me levais pour partir, je n’avais plus rien à faire ici, auprès de cet homme froid, qui n’avait rien en commun avec mon amie. Je voulais rentrer chez moi pour penser à elle et l’accompagner de mon souvenir. Mais il me rattrapa vers la porte :

« Ne partez pas si vite, elle a décidé de vous laisser deux choses. Je vais vous les donner, et après, je ne veux plus jamais entendre parler de vous ! »

Il me désigna un carton qui était sur la table où mon prénom était écrit au feutre bleu :

« Elle avait dû le préparer pour vous depuis longtemps, parce qu’on l’a trouvé sur cette table en entrant tout-à l’heure, vous n’avez qu’à l’emporter. En revanche, il faudra m’indiquer votre adresse, parce qu’elle vous lègue aussi son lit clos, et ça je dois dire que c’est ce qui me contrarie le plus ! »

Il s’arrêta en me regardant d’un air outré. J’étais de nouveau franchement gênée.

« Je ne veux pas vous déposséder de l’héritage breton de votre famille, commençais-je, je comprends que vous y teniez… »

Mais il m’interrompit de nouveau :

« Ne dites pas de bêtises, je ne tiens pas spécialement à ces vieilleries encombrantes. Je ne sais même pas si j’aurais pu le faire entrer chez moi. Non, ce n’est pas ça. Elle savait que je voulais le vendre à un antiquaire. Je comptais en tirer un bon prix ! Non seulement je vais perdre la vente, mais en plus elle a exigé que je paye le déménagement du lit jusqu’à votre appartement, c’est un comble !»

-Alors, je comprends pourquoi, elle a voulu me le donner, dis-je dans un souffle, en le regardant droit dans les yeux. Il me toisa un moment puis baissa les yeux.

-Donnez-moi votre adresse, on vous le portera ce soir, quand l’appartement sera vidé ; et maintenant disparaissez de ma vue ! »

Je ne demandais pas mieux. Je pris le carton marqué de mon prénom, et le regardai une dernière fois en me dirigeant vers la porte, cherchant, en vain, un trait ou une expression de son visage qui m’aurait rappelé celui de mon amie.

En traversant la rue, je me retournais vers la fenêtre, mais personne ne me regardait cette fois-ci, ni mon amie, ni la jeune femme que j’avais vue, la nuit du 14 juillet. J’avais hâte de découvrir ce qu’elle avait préparé pour moi dans ce carton. Je le portais serré contre mon cœur, comme le plus grand trésor qui m’ait été donné jusqu’ici.

A suivre.

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Photo M Ch grimard

4 réflexions sur “Elle et moi (Partie 11)

  1. Je passe pour la première fois, je découvre, et on demeure au cœur de l’émotion et de l’humain … je reviendrai … assurément.

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