Elle et moi (Partie 10)

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Photo M. Christine Grimard

Le lendemain, je dus me rendre à la faculté pour donner mon rapport de stage, et les choses s’éternisant, je ne pus aller lui rendre visite. Je me demandais dans quel état j’allais la trouver le jour suivant.

Lorsque j’arrivais dans le service, j’avais un mauvais pressentiment, ou était-ce juste la crainte liée au souvenir de ses derniers mots ?

Quand j’entrais dans sa chambre, mes peurs prirent corps devant l’image de son lit vide. Elle n’était plus là, et la chambre avait été nettoyée en prévision de l’entrée prochaine d’un autre malade. Les infirmières étant toutes occupées, j’attendais à l’entrée du service que mon cœur se calme, pour pouvoir demander de ses nouvelles. La réponse me terrifiait et je me sentais trembler de la tête aux pieds… Elle était tellement plus courageuse que moi, et n’aurait pas été fière de moi, en me voyant dans cet état. Je rassemblais mon courage, et demandais à l’infirmière en chef, de me renseigner sur mon amie. Elle me répondit, un peu étonnée :

« Vous n’êtes pas au courant, elle a été transférée à la demande de son fils dans une maison de retraite médicalisée, où elle finira sa convalescence plus tranquillement qu’à l’hôpital. Une place s’est libérée hier, et on l’a emmenée ce matin. »

Je pris l’adresse de cette nouvelle maison, avec l’intention de lui rendre visite le plus vite possible, mais en me renseignant sur le net, je compris qu’elle avait été envoyée dans un autre département. L’endroit semblait perdu, loin de toute gare, et il me fallait trouver une voiture pour m’y rendre. En tout cas, je ne pourrais plus être présente chaque jour pour l’aider dans ces repas. Le découragement qui m’envahit alors, m’empêchait de réfléchir, et je me couchais ce soir-là avec la sensation d’être prise dans un ouragan.

Le lendemain, une solution m’apparut au réveil, j’avais un cousin qui voulait venir passer une semaine de vacances en ville en juillet. Je l’appelais en lui proposant de l’héberger, en échange du prêt de sa voiture pendant quelques jours, pour que je rende visite à mon amie. Il accepta avec joie, et je me réjouissais que les choses se règlent aussi facilement. Il arriverait la semaine suivant la fête et resterait quelques jours, ce qui me permettrait d’utiliser sa voiture plusieurs fois.

Le 14 juillet, jour de liesse nationale, voyait la ville se vider de ses habitants, et se remplir de touristes. L’esprit habituel en était bouleversé, et j’aimais cette ambiance estivale, où on avait l’impression d’être un étranger dans son propre quartier. L’air était plus léger et les gens étaient moins pressés, un vent chaud soufflait sur la ville figeant les chats sur le rebord des fenêtres. On aurait dit qu’une fée espiègle avait endormi toute la ville d’un coup de baguette magique. En marchant sur le bitume, le silence permettait d’entendre le claquement de ses propres talons sur le sol, ce qui était très inhabituel. On entendait quelques chants d’oiseaux, bien qu’on ne puisse les voir dans le berceau de feuilles des platanes de l’avenue.

Il était convenu que je rejoigne mes amis sur la place de la Mairie, pour le feu d’artifice. Malgré mes soucis, cette promenade me changea les idées, et je remarquais de nombreux détails que la ville cachait en temps normal. La soirée fut agréable, et revoir les amis dont j’avais été séparée pendant le mois de stage, me fit beaucoup de bien. Les anecdotes que chacun racontait sur son propre stage, nous firent passer un moment de franche hilarité, et je rentrais chez moi, avec le sourire aux lèvres.

Je marchais d’un pas tranquille, et quand je passai devant son immeuble, je tournai machinalement la tête vers la fenêtre, faiblement éclairée par le réverbère voisin, même si je savais qu’elle n’était pas là. La force de l’habitude, sans doute.

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Quelque chose d’inhabituel attira mon regard, une ombre derrière la fenêtre se déplaçait. Je me figeai, me demandant si je rêvais, ou si c’était l’ombre des branches des platanes qui dansait sur ses vitres. Il fallait que je m’approche, malgré la peur qui commençait à monter le long de mes reins.

Je traversai la rue, sans regarder, ne détachant pas mon regard de la fenêtre, en fronçant les yeux, pour mieux distinguer l’image floue qui se dessinait sur les vitres. C’est alors que je la vis.

Son visage clair apparaissait derrière le reflet des carreaux, ses yeux d’un bleu intense me fixaient, et elle me fit un geste de la main gauche. Je restais figée, au milieu de la rue, sentant mon sang refluer de mon corps, oubliant de respirer. Il ne s’agissait pas de mon amie, mais d’une jeune femme d’une trentaine d’année environ, aux longs cheveux détachés, à l’exception d’une barrette en forme d’étoile filante qui retenait une mèche de ses cheveux sur la tempe droite.

Nos regards restèrent accrochés pendant de longues minutes, puis elle sourit avec une tendresse désarmante, et ma peur s’envola brutalement.

J’allais la rejoindre quand j’entendis le souffle du vent soulever les feuilles des platanes, et s’engouffrer le long de la rue, dans une rumeur de soie. Puis un tintement léger retentit dans le square, suivi d’un second plus fort, puis de toute une cascade de sons cristallins de plus en plus forts. Je tournais la tête vers la grille du square et j’aperçus le reflet de la cloche rouillée qui brillait sous la lune, et je la vis distinctement s’agiter à la cadence du tintement infernal.

Le souvenir des paroles de mon amie, à propos de la clochette de l’Ankou, le jour où nous avions été nous promener dans ce square, revint à ma mémoire, et me glaça le sang.

Je me retournai vers la fenêtre. Il n’y avait plus personne. Je m’approchai en hésitant et collai mon visage contre les carreaux pour distinguer l’intérieur de la pièce, malgré ma peur. Il n’y avait personne. J’avais rêvé cette présence, et le son de cette clochette.

Le silence était retombé sur la ville, personne n’avait bougé. J’étais seule sur ce trottoir, même la lune s’était cachée derrière les nuages. Aucun témoin n’avait partagé mon délire.

Je me décidai à rentrer, n’ayant pas le courage de réfléchir plus longtemps dans cette ruelle sombre. De deux choses l’une, ou je devenais folle, ou cette rencontre était réelle, et je devais découvrir qui elle était.

J’avais la sensation d’avoir trouvé la clé d’une porte que je ne voulais pas franchir, et qui me brûlerait les doigts, si je décidais de ne pas m’en servir.

Une chose était sûre, la peur que j’avais ressentie, dans cette rue, se dissipait, désormais je me sentais en paix, comme si plus rien ne pouvait m’atteindre, comme si je savais que je ne serai plus jamais seule à l’avenir. La pierre de mon pendentif brillait d’un éclat bleu marine, qui éclairait mon visage dans le miroir, je le reconnus difficilement, tant il paraissait clame et souriant. Le reflet de la pierre dans mon regard le coloriait de bleu marine, et au fond de mes pupilles j’aperçus l’image de deux fées qui dansaient dans une clairière sous la lune.

Je m’endormis avec le souvenir de cette image, et la nuit m’emporta dans cette clairière où j’entendais au loin, un cavalier masqué parcourait la lande, en faisant tinter sa clochette.

A suivre .

Jeroen Krab

Photo Jeroen Krab

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