Elle et moi (Partie 9)

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Ce stage fut intéressant, me faisant découvrir un milieu nouveau. L’occasion d’observer la ronde des vanités humaines, les humiliations réservées aux plus faibles, les compromissions, les petits travers du monde du travail, duquel on est tellement éloignée quand on est étudiante. La place qui m’était allouée était tantôt celle de la plante verte près de la porte, tantôt celle de la soubrette porteuse de café, et très rarement celle du « roseau pensant ».

Pendant quelques jours, je fus transparente, puis « on » s’aperçut de ma présence. J’étais la dernière roue de la charrette, ou plutôt la roue de secours. On me réservait les corvées diverses et variées, que j’accomplissais avec le sourire, et peu à peu, on remarqua ma présence. Aucune tentative de découragement, aucune réflexion désobligeante, ne viendrait à bout de ma volonté d’accomplir de travail, et ma détermination devait être palpable, puisque très vite, les regards changèrent et les sourires répondirent au mien. Je ne représentais pas une concurrence à briser, je n’étais rien, et on me laissa devenir peu à peu « presque rien ». Je ne dérangeais personne, ne montais sur aucune plate-bande, alors on me donna le droit d’exister. Et quelques jours avant la fin du mois, on me gratifia d’un merci …

Ce fut une belle expérience, et j’en retenais quelques beaux instants, quelques partages savoureux, quelques regards attentifs, quelques moments d’humanité.

Mon choix était d’apprendre, de glaner les informations, de les engranger, et d’observer la valse des humains, pour en garder le meilleur. Je fus pleinement comblée, sans doute parce que j’étais « bon public » ou peut-être parce qu’on trouve toujours un beau côté aux choses, lorsqu’on les regarde à travers le soleil.

J’avais décidé depuis toujours de ne voir que le côté lumineux de la vie, et cette courte expérience me conforta dans cette idée, c’était l’endroit rêvé pour mettre cela en pratique.

Lorsque je rentrais chez moi, j’avais hâte de raconter tout cela à mon amie, et d’entendre son avis sur ma nouvelle expérience. Elle qui avait vécu tant de partages humains, traversé tant de souffrances, dégusté tant de joies, j’étais impatiente d’avoir son éclairage sur le mois écoulé.

J’arrivais tard dans la soirée, le train ayant pris du retard, et je passais devant sa fenêtre vers minuit. Tout était sombre, et je n’osais pas m’approcher pour ne pas la déranger à une heure aussi tardive.

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Le lendemain, je me levai tôt pour aller acheter des macarons de toutes les couleurs pour elle. Mais lorsque j’arrivai devant sa fenêtre, je ne la vis pas. J’approchai mon visage de la vitre, les mains en éventail au-dessus de mes yeux, pour regarder à l’intérieur. Pas un mouvement n’était perceptible à l’intérieur. Pas un bruit. Tout semblait calme, trop calme.

A cette heure-ci, elle devait être levée depuis longtemps. Je frappai au carreau, mais personne ne répondit. Je rentrai alors sans l’immeuble, et frappai à sa porte. Pas de réponse. Je frappai chez sa voisine, qui n’était pas là. Je réalisais brusquement qu’il n’y avait personne à qui je puisse demander des nouvelles de mon amie. Je ne connaissais pas le nom de son fils, ni celui des jeunes femmes qui s’occupaient de son ménage.

L’inquiétude me serra le cœur, je restai là quelques minutes, puis décida de revenir à l’heure du repas. Peut-être serait-elle rentrée, ou un de ses voisins, et aurais-je alors une réponse ?

Mais il n’y avait personne qui sache où elle était, sa proche voisine était partie pour une semaine, et les autres voisins n’avaient rien vu et rien entendu. Je me rendis à l’hôpital, mais dans le service pédiatrique, on avait constaté son absence sans en savoir plus. Au décours d’un couloir, la petite fille me demanda même :

« Tu sais où est Mamie-Doux, toi ?

-Non, ma chérie, elle ne m’a pas dit où elle était partie.

-Tu lui diras qu’il faut qu’elle se dépêche de revenir, parce que mon lapin ne dort plus à cause d’elle ! Tu vas nous raconter une histoire ?

-Oui, je reviendrai demain, pour remplacer mamie-Doux. Aujourd’hui, il faut que j’aille la chercher.

-Tu devrais demander aux fées, répondit-elle en regardant ma pierre, elles savent toujours ces choses-là.

-Je le ferai, c’est promis, lui dis-je en partant.

Je commençais à sentir mon inquiétude, se changer en panique. Je ne voyais pas par quel bout prendre cet écheveau, il fallait que je sache où elle était. Je pensais me rendre au commissariat ou me renseigner chez les pompiers, mais je n’avais aucun lien de parenté avec elle, et on allait me renvoyer sans réponse. Je passai devant chez elle, en lorgnant à travers sa fenêtre pour la vingtième fois, quand sa voisine rentra chez elle. Je me précipitai vers elle :

-Oh, Bonjour madame ! Je suis si contente de vous voir ! Lui dis-je de but en blanc ;

Elle me regarda, un peu méfiante, puis me reconnut :

-Ah, vous êtes la jeune amie de ma voisine, avez-vous eu de ses nouvelles ? J’étais absente depuis la semaine dernière.

-Mais non, je venais vous demander si vous aviez où elle était. »

Je sentais mon courage me fuir, lorsqu’elle poursuivit :

-J’étais là quand elle est tombée, et c’est moi qui ai appelé les pompiers. Elle s’est fait une vilaine fracture, en se prenant les pieds dans un carton qui trainait dans l’entrée de l’immeuble. Je vous jure ! Les gens ne respectent rien, ils ne rangent jamais leurs poubelles, et voilà, maintenant, c’est trop tard pour elle !

-Oh quelle mauvaise nouvelle ! C’était très grave ? Et où l’ont-ils emmenée ? Vous avez eu des nouvelles depuis ?

-Une question à la fois, ma petite ! En fait je pense qu’ils l’ont emmenée à l’Hôtel-Dieu, j’ai téléphoné le lendemain, on m’a dit qu’elle avait été opérée et qu’elle allait rester plusieurs jours, mais après je suis partie et je n’ai rien su de plus.

-Je vais y aller, mais je ne connais même pas son nom…

-Il est là sur sa boite aux lettres, dit-elle en me montrant la boîte du doigt. Mais vous étiez son amie ou non ?

-En fait, je m’occupais d’elle depuis quelques semaines, mais je n’avais jamais eu l’occasion de lui demander son nom de famille, répondis-je un peu confuse, en réalisant l’absurdité de la situation.

Je notai son nom, remerciai sa voisine, puis me rendis directement à l’hôpital. Au bureau des entrées, on ne me fit aucune difficulté pour m’indiquer le numéro de sa chambre. Je me sentais soulagée, au moins, je l’avais retrouvée.

Arrivée à l’étage, une infirmière m’interrogea sur mon identité, je lui répondis que je venais voir la dame de la chambre 315 et que j’étais une de ses petites cousines. Elle m’indiqua une porte ouverte au fond du couloir. Je m’approchai doucement, craignant de lui faire une émotion trop forte, et la cherchai du regard avant de rentrer dans la chambre. Ne la voyant pas, j’entrai, et regardai les deux lits l’un après l’autre, en pensant que je m’étais trompée de chambre. J’étais prête à sortir quand je la reconnus dans le lit près de la fenêtre, elle avait tellement changé en un mois, que je n’osais pas m’approcher d’elle. Elle me vit, et ses yeux s’éclairèrent :

-Ma petite, ma petite ! C’est bien vous ?

-Oui, c’est moi, je suis là, dis-je en approchant doucement mon visage du sien. J’ai eu tellement de mal à vous retrouver, j’ai eu tellement peur ! Mais dans quel état êtes-vous, coincée dans ce lit !

Elle était si pâle, et si maigre, si ce n’était l’éclat extraordinaire de ses yeux, je ne l’aurais jamais reconnue. J’avais envie de la prendre dans mes bras et de l’emmener loin de ce lit d’hôpital, de lui rendre ses forces. Elle sentit ma révolte, et dit :

-Ma petite, il faut parfois avoir de la patience dans la vie. J’ai fait l’erreur de regarder si les colombes qui vivent au fond de ma cours, étaient rentrées ce soir-là, et en avançant le nez en l’air, je n’ai pas vu une cagette qui trainait. J’ai fait un vol plané de toute beauté ! Le plus beau de ma carrière de distraite, croyez-moi.

Elle trouvait encore le moyen de plaisanter ! Je la regardais en hochant la tête, ce qui l’a fit rire de nouveau. Elle reprit :

– Oui j’ai bien réussi mon coup, ça n’a rien de tragique, ils ont dit que j’en avais pour cinq semaines avec ce plâtre, mais ils ne pourront me garder ici, parce que je suis trop vieille d’après ce que j’ai compris. Ils cherchent une place dans un service de convalescence. Mon fils est en train de faire des démarches pour trouver une place. Je pense qu’il souhaite que je ne rentre plus chez moi, il pense que je lui poserai moins de problème si je suis prise en charge définitivement. Vous voyez ?

J’étais atterrée de cette nouvelle, mais je ne pouvais rien dire, pour ne pas la décourager devant cet avenir peu réjouissant, et aussi parce que je n’avais aucun droit de donner mon avis, n’étant pas de la famille.

-Ils attendront que vous alliez un peu mieux avant, je pense ! Vous semblez avoir beaucoup maigri, je trouve…

-Oui je n’ai plus beaucoup d’appétit dans ce lit, et puis vous savez, les petites ici ont tant de travail que quand on ne peut pas manger seule, le plateau repart souvent comme il est venu, sans que personne ne s’en inquiète. Mais depuis quelques jours, j’ai de nouveau la force de manger un peu, et de vous avoir vu, va me donner la force de remonter la pente. Je me sens déjà mieux !

-Je suis en vacances, je pourrais venir vous faire manger pour le repas de midi pendant quelques jours si vous voulez.

– Ma petite, je ne veux pas que vous perdiez votre temps, à cause d’une vieille folle qui ne regarde pas où elle met les pieds. C’est l’été, il fait beau, il faut aller vous promener au soleil avec vos amis.

-Mes amis sont tous rentrés dans leurs familles pour l’été, et ma famille actuelle c’est vous, alors je m’occuperai de vous, un point c’est tout !

-Votre caractère est encore pire que le mien, alors inutile que j’insiste, dit-elle en riant, alors à demain pour le repas, ma belle ! Mais maintenant, il faut rentrer chez vous, ce genre de plaisir doit être pris à petite dose, si j’ose dire !

Je riais avec elle, et acceptais de la laisser se reposer. Je l’embrassais et lui fis un signe de la main en me retournant dans le couloir. L’image de cette toute petite silhouette dans ce grand lit blanc, me creva le cœur, mais j’accentuais mon sourire pour qu’elle ne le voit pas.

J’étais un peu rassurée de l’avoir revue, en rentrant chez moi, mais je me demandais comment il était possible de maigrir autant en si peu de temps.

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Le lendemain, je la retrouvais au moment du repas, ce qui nous donna l’occasion de parler. Je la retrouvais dans son ton enjoué et ses remarques pleines de vie, mais elle avait à peine la force de tenir sa fourchette et je dus l’aider à manger son plat et son dessert cuillères par cuillères. Je craignais que l’on ne me mette dehors, mais il n’en fut rien, le personnel étant plutôt soulagé de cette aide supplémentaire.

Tous les jours suivant, le même rituel se répéta, mais elle avait beau manger mieux, elle ne grossissait pas, et restait toujours aussi pâle. Un jour, que je m’en inquiétais elle me dit :

-Je vais vous dire, mon petit, je suis en train de livrer ma dernière bataille, et il semble que je vais la perdre. Je préfère que vous le sachiez et que vous n’espériez pas que j’aille mieux en vain.

-Pourquoi dites-vous cela ? Je sentais le crabe de l’angoisse me serrer de nouveau le ventre.

-Ils ont dit que ma fracture n’était pas si banale qu’elle en avait l’air, mon fémur s’est brisé en deux au milieu, alors que normalement c’est plus haut que ça aurait dû lâcher, il paraît ! En fait, il y a des sortes de trous dans mon os, ils disent des « géodes ». Moi je trouvais que c’était un joli mot, un nom de géologie ou d’astronomie ou de bijouterie. Mais, ce n’est pas un nom sympathique, parce qu’en fait, c’est un trou qui ne devrait pas être là. C’est le signe que quelque chose mange mes os et finira par me manger toute entière, semble-t-il. Enfin c’est ce qu’ils m’ont expliqué, vous savez, ici on évite de prononcer les mots qui font peur, alors on utilise des images. C’est plus poétique sans doute !

Elle s’arrêta pour me regarder fixement, et évaluer l’impact de sa nouvelle sur moi. Puis elle me prit la main, comme pour me consoler. C’était le monde à l’envers !

-Ne vous inquiétez pas, ma petite, ne faites pas cette tête-là, Je suis un vieux cheval, je ne vais pas me laisser faire aussi facilement. Je vous promets que je ne vous abandonnerai pas tout de suite !

– Vous êtes malade, et c’est à moi que vous pensez, à mon chagrin. Il faut penser à vous, à garder vos forces pour vous défendre. Vous êtes incroyable !

– Ce que je ne veux pas, c’est vous faire encore un chagrin supplémentaire, et si je pouvais, je guérirais rien que pour cela. Mais, voyez-vous mon petit, même pour vous faire plaisir, je suis obligée d’admettre que je n’ai plus la force d’aller bien loin.

Il faut qu’on en parle ensemble, pour que vous l’admettiez aussi. Il faut laisser partir son corps quand il ne peut plus vous porter. Moi, je n’ai rien à regretter de ma vie, je l’ai remplie entièrement, de belles joies et de moins belles choses. Ce fut une vie dure mais magnifique, et je vous souhaite de faire de même avec la vôtre, ma petite chérie.

Je n’entendais plus rien, mes oreilles bourdonnaient, et je retenais mes larmes, devant elle qui était si forte. Elle s’essoufflait mais poursuivit :

– Pleurez ma petite, vous en avez besoin, ça vous fera du bien.

– Je …, puis le flot me submergea, je la pris contre moi, et mes larmes entrainèrent les siennes, pendant de longues minutes. Puis par réaction sans doute, elle commença à rire de plus en plus fort, et à ce rire, répondit le mien. Nous ne savions plus si nos larmes étaient celles du chagrin ou du fou-rire.

Le silence retomba brutalement entre nous, alors que nos regards s’accrochaient. Tout ce que nous ne pouvions nous dire avec des mots, ce regard le raconta. Je savais qu’elle n’était pas triste, et je ne le fut plus non plus. Son choix était fait. Tout ce que je souhaitais, c’est qu’elle ne souffre pas dans sa chair. Plus que la mort, c’est la souffrance de ceux que l’on aime qui est insupportable. Elle l’avait compris, et me dit :

-Ils ont dit qu’ils feraient ce qu’il fallait pour que je ne souffre pas, c’est rassurant, non ?

-Oui ça l’est .. C’est ce que je souhaite ..

– Ils doivent me transférer dans un autre service, parce qu’ici ils ne peuvent plus me donner plus de soins, alors d’un jour à l’autre, je risque de ne plus être là. Alors, nous allons nous dire au revoir, comme si c’était la dernière fois, ma petite, et si je suis encore là demain, on se dira bonjour comme si on se voyait pour la première fois, d’accord ?

Je ne pus m’empêcher de sourire, devant cette manière qu’elle avait de faire un pied-de-nez au destin depuis toujours. Et je la pris dans mes bras, pour la serrer contre moi, comme si c’était la dernière fois.

Je sentis son cœur battre contre le mien, n’osant pas la serrer trop fort, tant elle était fine, mais je savais que cette douce étreinte resterait à jamais gravée dans mes souvenirs. Elle me donna une dernière fois son regard bleu marine, rempli de toute la tendresse du monde, et me dit :

-Bonne nuit, mon petit, je pense à vous, à chaque minute, et lorsque vous penserez à moi, de temps en temps, vous saurez que je suis là. Ne changez jamais mon enfant, restez cette fille de la lumière que vous êtes.

Je ne pus que la remercier et me détachais de son regard avec peine.

Une fois dans le couloir, je laissais couler mes larmes en silence, en sachant qu’elles ne laveraient pas mon chagrin. Je rentrais à pied, la nuit étant douce, n’ayant pas la force d’affronter la foule dans le métro. La lune était ronde, éclatante, et faisait briller mon pendentif, mais je n’avais aucune envie de demander aux fées, ce qu’il adviendrait demain.

Cette nuit-là, je sombrais dans un sommeil lourd, sans rêve, comme on tombe dans un puits sans fond.

A suivre

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