Elle et moi (Partie 7)

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Le lendemain, je l’accompagnais comme je l’avais promis. J’avais peur d’affronter ce milieu que je ne connaissais pas, et encore plus la souffrance des enfants, mais je ne l’aurais avoué pour rien au monde. J’avais déjà travaillé dans les hôpitaux, pour financer mes études, en tant que femme de ménage, mais dans des services pour adultes, ce qui était beaucoup moins difficile.

Je fus très étonnée de voir à quel point elle était à l’aise au milieu des enfants. Tous l’appelaient par son prénom et vinrent l’embrasser à notre arrivée. Elle me présenta, et je fus adoptée en quelques secondes. Une petite fille, me prit la main et ne la lâcha plus. Elle tenait son lapin de l’autre main et se colla à ma jambe en demandant: « Tes histoires sont aussi belles que celle de Mamie Douce ? »

– Je voudrais bien, lui dis-je d’une voix mal assurée, mais si mon histoire n’est pas assez belle pour toi, tu me le diras, n’est-ce pas ?

– Oui, je vais le dire ! répondit-elle en fronçant les sourcils. Et tu ne partiras pas si je le dis ?

– Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, et j’essayerai d’en inventer une autre…

Les enfants s’installèrent sur des gros coussins posés sur le sol, sauf la petite qui s’assit sur mes genoux, sa tête reposant contre mon cou. Elle suçait son pouce et avait calé son lapin entre elle et moi. Elle avait les yeux à la hauteur de mon pendentif, et le regardait fixement, fascinée. Puis elle dit doucement : «Les fées vont t’écouter aussi, mais il faut parler doucement, pour qu’elles n’aient pas peur. »

Tous les regards étaient braqués sur moi, aussi je ne relevais pas sa phrase, préférant me concentrer sur l’histoire que j’avais choisi de lire. J’avais inventé des centaines d’histoires que je me racontais le soir avant de m’endormir depuis mon enfance, mais jusqu’ici je les avais gardées pour moi. C’était le moment d’en faire profiter d’autres enfants.

Ces enfants avaient un regard particulier, porté par des yeux immenses qui mangeait leurs visages amaigris. Certains brillaient semblant fiévreux, d’autres paraissaient tristes, d’autres encore semblaient absents. Je devais leur faire oublier pendant quelques heures, les soins et les angoisses, l’odeur des antiseptiques et la douleur lancinante.

Alors, je commençais à parler, d’une voix enjouée que je ne me connaissais pas, éclairant mes mots d’un sourire rayonnant, les regardant chacun à leur tour, en essayant de faire chanter les mots, et faire danser les phrases. Et je vis, ces regards s’accrocher au mien, les sourires s’éclairer un à un, à mesure que l’histoire avançait. La petite me caressait la main et quand le silence retomba, elle prit le pendentif entre ses doigts et lui murmura : « C’était bien hein ? Vous avez aimé ? »

Je la regardais, incrédule, et elle me dit :

« Tu vois, elles aiment aussi, et moi aussi ! J’en veux bien une autre !

Je racontais deux autres histoires, essayant qu’il y en ait pour tous les goûts, et au silence qu’ils faisaient, je sus qu’elles leur plurent.

Mon amie revint dans la pièce, comme je finissais la troisième histoire. Elle écouta avec les enfants, un sourire au coin des lèvres, et je lis dans son regard, une douce approbation qui m’encouragea. Le temps avait filé si vite, que c’était l’heure du repas pour les enfants, ils devaient regagner leurs chambres. L’histoire se finissait sur une note de mystère et d’espoir, comme il convient, leur étonnement et le sourire qui suivit furent ma plus grande récompense.

Ma petite protégée se serra contre moi, et me donna son lapin pour que je l’embrasse, en disant :

« Fais-lui un bisou entre les oreilles, sinon il ne voudra pas dormir ! ». Je la serrais contre moi, et la regarda s’éloigner dans ce couloir aseptisé avec un pincement au cœur.

Je finissais cette séance, épuisée, sentant brutalement un grand vide, lorsque les enfants furent partis. Je compris à quel point, mon amie devait être fatiguée par ces lectures, compte tenu de son âge, même si sa grande habitude était une aide.

 

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Elle me regardait, évaluant mes sentiments, mais resta silencieuse.

Sur le chemin du retour, elle dit simplement :

« Votre présence m’a beaucoup apporté, aujourd’hui, ma petite. Les enfants vous aiment, je pense que vous l’avez senti.

– Oui, je l’ai senti … très fort ! Et je crois que je les aime aussi…

Elle m’avait ouvert les portes d’un univers inconnu, me guidant sans en avoir l’air, vers ce qui me permettrait d’accomplir une partie de mon chemin dans cette vie. Je sentais que j’étais sur la première marche. Pour la première fois, j’avais la sensation d’avoir été utile à quelqu’un dans cette journée. C’était grisant. Nous arrivions chez elle, et en ouvrant sa porte, je lui dis :

« Je vous remercie de m’avoir guidée vers ces enfants. C’est une découverte pour moi. J’ai eu l’impression de leur être un peu utile, aujourd’hui et c’était très agréable. Je n’aurais jamais pu faire cela sans vous.

– Si, mon petit, vous l’auriez fait, avec ou sans moi, sous cette forme ou d’une autre manière. Vous êtes faite pour cela. C’était juste une question de temps. Vous auriez trouvé votre chemin sans mon aide. Vous avez toujours été celle qui conduit les autres vers le soleil. Aujourd’hui c’est ce que vous avez fait encore, il suffisait de voir le regard des enfants pour voir que vous les avez emmenés avec vous dans votre lumière.

Ses paroles me touchaient plus que je ne voulais l’avouer. Jusqu’à ce soir, je ne savais pas vraiment où m’orienter dans cette vie, et en une soirée, elle m’avait fait comprendre où était ma place. J’allais m’en donner les moyens, et je mettrai ce que j’avais appris au service de ceux qui en avaient besoin.

Elle se laissa tomber dans son fauteuil en soupirant :

« Je suis trop vieille maintenant pour ce genre d’émotion. Mes jambes ne me portent plus. Je vais m’allonger, mais je suis plus tranquille ce soir, parce que je sais que les enfants ont trouvé une nouvelle conteuse pour les aider à rêver. C’est le ciel qui vous a envoyé, mon petit ! Ou plutôt la divinité lunaire, dit-elle en baissant les yeux sur mon pendentif.

-Je vais vous laisser vous reposer, vous êtes épuisée ! Mais demain, je ne serai pas là, je dois aller me présenter pour un poste de stage, que je fais à partir du mois prochain. Je n’aurais pas de temps libre pour vous accompagner de nouveau durant ce stage, mais il reste une semaine, et jusque-là je viendrai chaque jour avec vous.

-Vous ferez comme vous le pourrez, mon petit. Chaque jour, est un jour gagné sur la vie pour ces enfants, et toute la joie qu’on leur apporte, les aide à guérir plus vite. En attendant votre retour, je continuerai.

Lorsque je la quittais, ce soir-là, elle me prit les mains et les serra dans les siennes longuement. Ses yeux marines plongeaient dans les miens, comme pour imprimer le souvenir de son regard sur ma pupille. Après plusieurs minutes de silence, elle murmura :

« Je suis heureuse d’avoir eu le temps de vous croiser dans cette vie. Même s’il fut trop court, nous aurons eu la chance de nous reconnaître, et d’échanger de nouveau un peu de cette énergie qui nous habite. Je vous laisserai ce qu’il restera de la mienne pour vous aider sur votre nouveau chemin. Le mien fut difficile, cette fois-ci, mais il me semble que j’aurais fait germer beaucoup de fleurs sur ma route, finalement. Souvenez-vous, que je penserai à vous quand vous en aurez besoin, et que je vous aiderai à faire scintiller votre lumière. »

Je n’eus pas la force de lui répondre, sentant que mes larmes n’étaient pas loin. Je pressentais que ses mots me hanteraient plus souvent que je le souhaitais.

Je l’embrassais pour lui souhaiter une bonne nuit, et la laissais à regret, après un dernier échange de regards où elle me donna plus de douceur que je n’en avais jamais reçu auparavant.

 

envol

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En rentrant, chez moi, je pensais à la fillette rencontrée aujourd’hui. Je souriais en songeant qu’elle avait vu des fées dans mon médaillon. A son âge, j’aurais sûrement imaginé la même chose.

Pour me coucher, je le quittai, et le gardai un instant dans la main. Je l’approchai de mon visage jusqu’à le toucher, scrutant son eau limpide, espérant peut-être voir les fées danser…

Mais il n’y avait rien d’autre qu’un reflet gris-bleuté qui ondulait quand je le faisais osciller entre mes doigts. J’étais bêtement, un peu déçue :

« Tu es encore plus folle que prévu, ma belle ! » pensais-je.

A cet instant, la lune sortit de derrière les nuages, et ses rayons illuminèrent la pièce. Je regardais la pierre qui avait pris une couleur plus foncée. Les ondulations étaient plus marquées, elle semblait respirer. Je plongeais de nouveau mon regard dans son eau. Et je les vis.

L’espace d’un instant, elles dansaient sous la lune, toutes vêtues de blanc, le visage levé vers la lumière, dans une valse silencieuse. Je pouvais distinguer leurs traits, elles étaient belles avec leurs longs cheveux qui suivaient leur danse, et leurs rires. Leurs visages et leurs sourires m’étaient familiers, et je me sentais soulagée qu’elles soient là, pour m’accompagner sur mon chemin.

La lune disparut de nouveau derrière les nuages, et en une fraction de seconde, elles n’étaient plus visibles, mais maintenant, je savais qu’elles étaient là.

Je m’endormis en pensant qu’il faudrait remercier mon amie, pour cela aussi, demain …

—> A suivre …

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