Elle et moi (Partie 6)

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Courtesy Google

Cette nuit-là, fut longue et agitée, peuplée de chevaux galopant libres sur la lande, de bruyères battues par le vent, de monstrueuses vagues plus hautes que les falaises. Je dormais quelques heures, rêvant d’un estran brillant sous la lune, où dansaient des goélands autour d’un cavalier sans visage. Le réveil fut douloureux, alors que les premiers bruits de la rue couvraient celui du vent, je revins à la réalité comme on plonge dans un puits glacé.

Je ne voulais pas chercher sous l’écorce, ni affronter les ombres. Je voulais reprendre pied dans ma réalité, retrouver mes amis, aller en cours, ne rien voir d’autre que ces gens qui se pressaient vers le métro, que ces yeux vides et ces pavés gris.

Au moins ce matin.

Il serait bien assez tôt d’y penser lorsque la nuit reviendrait m’enrouler dans son écharpe de doutes.

En sortant dans le petit matin brumeux, je ne levais pas les yeux vers sa fenêtre, fixant mes pieds, jusqu’au coin de la rue. Je savais qu’elle était là et qu’elle me suivait des yeux. Je sentais son regard comme une caresse de velours, mais je ne lui donnais pas le mien. Je pensais qu’elle ressentait ce mépris comme une injure, et cela me faisait horreur, mais je voulais qu’elle comprenne que je désirais prendre du recul. Il fallait que je respire de nouveau dans mon siècle. Toutes ces histoires n’étaient que le fruit d’une imagination trop fertile depuis toujours, et j’allais y mettre un terme facilement. Il n’y avait qu’à le vouloir pour que tout ceci retourne dans le passé.

Mais amis me trouvèrent plus distraite que d’habitude, les cernes plus marquées. Ils me demandèrent si j’avais encore passé la nuit à chasser des images insolites sur les toits, ou si j’étais malade. Je répondis par une plaisanterie et ils n’insistèrent pas.

Par une curieuse coïncidence, mais en était-ce vraiment une, le cours d’histoire des civilisations, portait sur le peuple celte. J’appris qu’ils célébraient leur culte au contact de la nature, de préférence dans les rares clairières où l’on trouvait le gui et la verveine, leurs plantes les plus sacrées. Le gui se cueillait sur les chênes au cours de cérémonies ancestrales. Ils croyaient à la migration des âmes, vers le Gwenva, lieu de béatitude et de paix éternelle. Leur croyance à l’immortalité de l’âme et en la réincarnation, en faisait de féroces combattants. La mort n’était que le milieu d’une longue vie. L’eau fraîche et limpide, captant la lumière en jaillissant du sol, fascinait les Celtes, ainsi que la terre-mère, objet du culte principal.

« C’est moi la mère naturelle de toute chose, la maîtresse de tous les éléments, l’origine des mondes, la divinité suprême, la reine de tous ceux qui sont aux enfers, la première des habitants des cieux, la forme unique de tous les dieux et de toutes les déesses. » Apulée

J’écoutais ces mots, j’imaginais ces guerriers farouches, ces druides empreints de sagesse, et il me semblait voir leurs visages à travers les limbes du temps. Je me sentais étrangement proche de leur sensibilité, moi qui passais tellement de temps dans les bois pour chasser mes images. Je réalisais soudain, à quel point l’étais fascinée par l’eau, comme eux, puisque nombre de mes clichés s’évertuaient à capter les reflets de la lumière à la surface des rivières.

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Photo M. Chrsitine Grimard

En rentrant, je me décidais à admettre l’existence de tous ces signes sur ma route. C’était le seul moyen d’aller plus loin. Accepter cette différence, vivre avec, et ne pas la laisser prendre le pas sur ma vie, dans sa forme actuelle. Peu importe le passé, s’il me servait à construire mon présent, et à l’enrichir, je le laisserai me rendre visite de temps en temps

J’en étais à ce stade de mes réflexions, quand j’arrivais devant l’immeuble de mon amie. Je sentis qu’elle me regardait et levais les yeux vers elle, nos regards s’accrochèrent dans un éclair bleu. Elle ne bougeait pas, ne respirait pas, attendant que je donne le signal. Je lui souris, et ses yeux s’éclaircirent soudain. Elle ouvrit lentement sa fenêtre :

« Bonjour ma jeune amie, vous étiez tant absorbée dans vos pensées que vous ne m’aviez pas vue ce matin… »

Je la regardais sachant qu’elle n’en pensait pas un mot et répondis :

« Bonjour, vous savez bien, que je vous ai évitée volontairement, et vous savez aussi pourquoi. Il n’est pas possible de se mentir. Ce n’est pas digne de nous, n’est ce pas?

– Faites le tour, dit-elle, nous en discuterons au chaud. Mes vieux os supportent de moins en moins cette fraîcheur, le soir.

– J’arrive, dis-je, en pensant que je m’étais juré il y a quelques heures, de ne plus jamais lui parler.

Quelques minutes plus tard, j’étais assise près d’elle. Elle avait repris sa broderie, et on aurait pu croire que rien ne s’était passé. Je décidais d’affronter mes craintes, quitte à la contrarier.

Je commençais d’une voix douce:

« Vous savez, je ne voulais plus venir vous voir, ni vous parler…

– Savez-vous au moins pourquoi, dit-elle d’une petite voix effrontée.

– Bien sûr que je le sais !

– Je suis curieuse d’entendre ça, répondit-elle en souriant insolemment.

– Vous ne me déstabiliserez pas avec votre petit sourire, lui dis-je. Ecoutez-moi bien : Je suis une fille de ce siècle, je ne suis pas un de ces fantômes de votre passé, ou je ne sais quelle druidesse, ou sorcière, ou folle quelconque ! Je veux vivre ma vie ici et maintenant. Vous ne m’embarquerez pas dans vos légendes. Je ne sais pas ce que vous attendiez de moi, mais voilà, je ne suis pas prête pour toutes ces choses bizarres. Alors je refuse !

Elle me regarda pendant une longue minute, sans un mot, puis posa son ouvrage. Tout en gardant les yeux rivés aux miens, elle ouvrit un tiroir et en sortit un pendentif qu’elle me tendit. Je le pris machinalement sans baisser les yeux. Il s’agissait d’une pierre transparente de la couleur de l’eau claire. Dans ma main, il se réchauffa rapidement, et sa couleur sembla se modifier lentement. Quelques secondes plus tard, il était devenu bleu-gris, avec des reflets irisés. Je le trouvais très beau.

Elle me regardait, amusée.

-Quel est ce nouveau piège et à quoi sert cette pierre ? Demandais-je un peu inquiète.

-On appelle ça une pierre de lune, je l’ai en ma possession depuis toujours, et je ne sais pas d’où elle provient. Je sais seulement qu’elle vous attendait et qu’elle vous a reconnu. Regardez sa couleur, jusqu’ici elle a toujours été transparente comme l’eau de la rivière où on l’a trouvée, et d’un seul coup elle a pris la couleur exacte de vos yeux.

Ne me regardez pas avec cet air outré, poursuivit-elle. Je n’y suis pour rien ! C’est elle qui vous a reconnue. Je n’ai fait que comprendre qu’elle vous attendait, et vous la rendre. Je ne sais rien de plus.

Elle reprit son ouvrage, comme si tout cela n’avait aucune importance, et s’enferma de nouveau dans son silence.

-Vous ne m’en direz pas plus, n’est-ce pas ?

-Je ne peux pas dire ce que je ne sais pas, lâcha-t-elle.

-J’aurais préféré vous accompagner de nouveau au parc, ou lors de vos lectures pour les enfants, plutôt que sur ce chemin sans queue ni tête, lui dis-je, de nouveau agacée. Surtout si vous refusez de répondre à mes questions.

-Très bien, dit-elle, alors demain vous viendrez avec moi, à l’hôpital. Je vais faire la lecture au groupe des enfants du service d’Hématologie. Ils aiment beaucoup nos petites séances, et comme il y a plusieurs groupes, et que je n’ai plus la force de m’occuper de tous, vous prendrez un des groupes pendant que j’aurai l’autre. Vous voulez cous confronter à la réalité, ajouta-t-elle ironiquement, vous verrez, la souffrance injuste des enfants, il n’y a rien de plus concret !

Je la regardais, incrédule. Elle acceptait que j’entre un peu dans son monde, et je n’allais pas rater l’occasion qui se présentait.

-Avec grand plaisir ! Je vous accompagnerai, demain après-midi, je n’ai pas de cours. Et comme ça, j’aurai l’impression d’être un peu utile.

-Sans aucun doute.

En se levant elle ajouta :

-Il faut rentrer maintenant, vous et moi aurons besoin de toutes nos forces, pour demain. Enfin, surtout moi ! Je vous raccompagne.

Elle me poussait doucement vers la porte, et ajouta :

-N’oubliez pas votre pendentif, il vous donnera l’inspiration nécessaire, et vous aidera à vaincre votre timidité.

-Je ne suis pas timide ! Dis-je en rougissant.

-Oh si vous l’êtes, et ça fait partie de votre charme, ainsi que les efforts que vous faites pour que cela ne se voit pas. Mais ne vous inquiétez pas, dit-elle en riant de toutes ses dents, je ne le dirai à personne !

Je rentrais chez moi, de plus en plus intriguée. Décidément, elle m’étonnerait toujours, elle s’en tirait encore par une pirouette, mais demain, je la verrai à l’œuvre avec les enfants, dans son élément, et je lèverai un nouveau coin du voile.

Je me couchais en repensant aux évènements de la journée, quand soudain, le médaillon que j’avais posé sur la table, se mit à briller intensément. Je m’approchais lentement, un peu craintive, pour comprendre d’où sortait cette lumière. Il semblait vivant, les ondes lumineuses provenaient du centre de la pierre et on aurait dit qu’elles étaient émises selon un rythme régulier évoquant le battement d’un cœur. Je la pris dans ma main, et la pulsion s’intensifia. Je décidais de le mettre autour de mon cou, et quand j’eus noué le cordon de velours, la lueur du médaillon diminua comme s’il avait trouvé sa place. Je me sentis soudain étonnement sereine.

J’étais devant le miroir, et mon image devint lumineuse pendant quelques secondes, puis s’atténua. Il ne brilla bientôt dans le noir que le reflet bleuté de mon regard, et celui de la pierre exactement de la même nuance. Il me fallut quelques secondes seulement pour comprendre que la pulsation de cette lueur suivait exactement le rythme de mon cœur.

Un sentiment de sécurité m’envahit, et je dormis d’un sommeil sans rêve, ce qui ne m’était plus arrivé depuis bien longtemps.

 

–> A suivre …

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