Elle et moi (Partie 5)

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Je pris l’habitude de lui rendre visite le soir, après son repas, pour l’accompagner dans ses travaux d’aiguilles. Elle m’apprenait à broder, et je me surpris à aimer cela.

Mes amies n’en auraient pas cru leurs yeux, que je puisse rester ainsi assise pendant des heures à coudre, moi qui n’avais qu’un plaisir, c’est celui de partir à travers champs, sans boussole, et de me perdre dans les bois, par tous les temps, pour rapporter les clichés insolites et fruit de hasard. Je les collectionnais, comme autant de morceaux de temps volés à l’oubli. Un de mes grands plaisirs était de découvrir, au retour, ce que la chance avait pu peindre sur certaines images, et que je n’avais pas remarqué en prenant la photo. Cette collection d’imprévus était toute ma fortune, mais je ne la partageais avec personne et n’en parlais jamais, comme pour préserver mon trésor.

Les jours se suivirent, et peu à peu, en l’écoutant ainsi, soir après soir, j’appris à mieux la connaître, ses joies, ses colères, ses élans de tendresse, ses fragilités aussi. Elle se livrait peu, mais derrière les phrases banales du quotidien, se dessinait un caractère hors du commun.

Elle m’intriguait et me fascinait en même temps. J’avais l’impression que j’étais enfin chez moi, quand j’étais près d’elle, et cela me rassurait et m’effrayait à la fois. Nous ne nous connaissions pas quelques jours auparavant, et un lien invisible s’enroulait autour de nos vies, et peu à peu ce fut comme si je l’avais toujours connue.

Un jour je lui demandais :

-Il me semble que je vous connais depuis toujours, et pourtant cela fait seulement quelques semaines. Je ne peux pas l’expliquer, mais vos mots me sont familiers, comme s’ils flottaient dans ma tête avant que vous les prononciez !

-Ma petite, dit-elle en me regardant par-dessus ses lunettes, nous nous connaissions probablement puisque nous nous sommes reconnues immédiatement. Je savais que cette jeune femme qui passait sur le trottoir d’en face était ma sœur, dès la première fois où je vous ai vue remonter le courant des passants contre le vent. Vous, étiez attirée par mon image, à travers cette fenêtre, et tourniez chaque fois la tête, pour me suivre du regard. Je vous regardais derrière mes rideaux, et je savais que notre rencontre n’était plus qu’une question de jours, et pour moi aussi, c’était comme la promesse de retrouver une sœur que l’on n’a pas vu depuis des années.

 

Ses yeux bleus marines me scrutaient, semblant attendre une approbation qui ne venait pas.

-J’ai ressenti cette attirance, mais je ne la comprends pas, commençais-je d’une voix incertaine, et elle me fait un peu peur …

– Oui, je comprends, dit-elle, les choses que l’on ne comprend pas, commencent toujours par nous effrayer. Mais c’est en affrontant ses peurs, que l’on avance. Et là, ma petite, nous sommes deux à avancer sur cette lande. Si on ne se lâche pas la main, nous arriverons à traverser cette tempête.

Je n’ai pas de réponse à toutes les questions, malgré mon grand âge. Et moi, aussi, je n’ai jamais rencontré une personne avec qui je sente autant d’affinités, avant même de la connaître. Je ne peux l’expliquer et je ne connais pas d’histoire sur ce type de rencontre.

Ma terre se nourrit de légendes, elles ont partout dans les fontaines, dans les clairières, dans les branches des chênes, sous les rochers, sur le sable de l’estran. Et parfois, il est préférable de ne pas s’aventurer dans ces endroits interdits. Certains lieux sont chargés de la magie ancestrale, et si l’on n’a pas été initié, on peut s’y perdre et ne jamais retrouver le chemin de sa maison. De nombreuses personnes ont disparu comme ça, sans qu’on ne retrouve aucune trace.

Il y a un dicton bien connu chez moi, c’est : « La terre est trop vieille pour que l’on se moque d’elle ». Il vaudrait mieux qu’on ne se risque pas dans ce marais.

7

Elle s’arrêta, pour soupeser l’impact que ses paroles avaient sur moi, ou peut-être par crainte que je ne prenne pas ses paroles au sérieux. Mais je l’écoutais en silence.

« Si je laisse mon imagination divaguer, accepterez-vous à m’écouter encore ? dit-elle d’une toute petite voix.

– Oui, lui dis-je, comprenant que cette phrase était la clé de son monde.

– Je n’en suis pas très sûre, répondit-elle en me fixant.

– Je vous suis, ici et aussi sur votre terre, et jusqu’où vous voudrez m’emmener, lui dis-je, cette fois-ci d’une voix assurée, avec un sourire confiant, en lui prenant la main.

 

Elle me regarda intensément, et se lança enfin, dans un souffle :

« Il me semble que nous pourrions nous connaître depuis longtemps. Peut-être même depuis très longtemps…

J’ai fait un rêve, le jour où je vous ai vue pour la première fois. Nous étions ensembles, dans une clairière au milieu d’une forêt de chênes. D’autres femmes étaient là, en tout nous étions sept. Nous participions à une cérémonie, en l’honneur du soleil, il me semble. Je sais que vous étiez là, je vous ai reconnue mais je ne sais pas qui nous étions l’une pour l’autre, ni ce que nous faisions exactement. Ce que je sais, c’est qu’à mon réveil, je me suis sentie soulagée de vous avoir retrouvée, sans pouvoir m’expliquer pourquoi. »

Elle se tut, me laissant le temps d’assimiler cette information, sans regarder mon visage. Elle fixait son regard sur mes mains, puis ajouta :

« Ces doigts longs et fins, aux ongles en forme de croissant de lune, je les aurais reconnus entre mille. Je sais que la main qui tenait la serpe, c’était la vôtre, et que dans ce rêve, vous étiez plus âgée que moi, vous étiez celle qui nous guidait toutes. »

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A ces mots, je retirai mes mains des siennes et les cachai derrière mon dos, comme pour dissimuler la preuve qui me désignait comme l’incarnation de son rêve surréaliste.

Puis, je décidai de lui avouer ma part de sa vérité.

Je relevai la tête vers elle, et lui pris de nouveau les mains.

 

Lorsque je pris la parole, elle me regarda avec déférence, le rôles s’inversaient et elle était de nouveau mon disciple.

« Ce rêve est récurrent pour moi, je le fais depuis mon enfance. La première fois, c’était le jour où mes parents m’avait fait visiter un site préhistorique où plusieurs dolmens avaient été mis à jour. Une partie du site était situé au bord d’une plage et était submergé lors des marées, mais on pouvait y accéder lors des grandes marées, seulement une heure dans la journée. L’expédition était rendue difficile par l’existence de courants et de sables mouvants, et il ne fallait pas s’écarter du sentier balisé. Nous avions largement le temps de regagner la rive, mais j’étais restée trop longtemps sous le tumulus, parce que j’étais fascinée par les Triskel peints sur les parois.

Cela me valut la plus belle réprimande de mon enfance.

Je me souviens de la course éperdue entre les rochers pour pouvoir se mettre à l’abri de la marée montante. Les vagues se jetaient sur nos pas, comme si elles étaient furieuses de notre intrusion dans le site qu’elles gardaient depuis des siècles. J’eus vraiment le sentiment d’une lutte entre les éléments, que j’avais déclenchée avec ma curiosité.

Curieusement, je n’avais pas peur, je savais que j’étais la plus forte et que la lutte entre le vent, l’eau et la terre ne m’atteindrait pas.

Cette nuit-là, je me rendis en rêve pour la première fois dans cette clairière, pour célébrer les noces du soleil et de la lune, suivie de mes sœurs. Chacune d’entre elles se plaça sur des sept pierres plates, décorées d’une Triskel gravée. A midi, les rayons du soleil éclairèrent la pierre centrale qui se mit à étinceler. Je pris la serpe, la levai vers le ciel et tranchai le gui de la plus haute branche. Je le plaçai à l’aplomb exact des rayons du soleil. Quelques minutes après, les boules blanches éclatèrent, libérant leur lait qui remplit une cavité creusée dans le granit en forme de croissant de lune.

Alors pour les femmes, commença une longue période de prière et d’attente. Elles s’agenouillèrent sur leur pierre, puis se prosternèrent, le font posé contre la Triskel, et restèrent là jusqu’à la tombée de la nuit. Enfin, le premier rayon lunaire apparut, et se concentra à son tour sur la pierre centrale.

Quelques minutes plus tard, le croissant laiteux était devenu dur comme le granit, et intégré à la pierre au centre de la Triskel, comme une clé de voûte d’où partaient les trois branches en spirale. »

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Je m’arrêtai, un peu essoufflée, et le silence nous enveloppa pendant plusieurs minutes, comme si nous laissions ce souvenir commun remonter doucement dans nos veines.

 

Elle parla la première, sans lever les yeux vers moi, cependant :

« Nous étions les sœurs de la lune, prêtresses de cette terre, nous avions appris les secrets de son énergie et nous lui demandions de protéger nos semblables des forces obscures. Je me souviens d’images et de chants, mais je ne sais plus ce que nous sommes devenues. »

-Il est trop tôt pour le dire, lui répondis-je brutalement, mes souvenirs ne sont que des rêves décousus que je croyais être sans importance jusqu’à ce soir, même s’ils revenaient dans mes nuits à chaque solstice. Je ne veux plus en parler ce soir, tout ceci ne repose sur rien d’autre que des impressions. Ce rêve ne m’a jamais effrayée jusqu’ici, mais ce soir, c’est le cas. Je préfère vous laisser, et rentrer chez moi. Nous en reparlerons plus tard, quand j’y aurai pensé à la lumière du jour. »

Je me sentais prise au piège, d’une marée de sensations qui me dépassaient. On était au 21 ième siècle, pas dans une forêt perdue de la Bretagne celtique. Je voulais retrouver mon siècle et ma vie normale, mes amis, mon soleil, et les lumières de la ville, vides et rassurantes de solitude.

Je me levais rapidement avant qu’elle ne puisse me répondre, et me dirigeais vers la porte. Elle me suivit pourtant avec plus d’agilité que je l’en croyais capable, elle m’ouvrit la porte et se tint devant moi le bras tendu, ostensiblement, pour que je distingue clairement sur son avant-bras, une marque de naissance brune en forme de Triskel.

Je passais devant elle, en murmurant un « Bonsoir » entre mes dents. Je traversais le boulevard sans regarder s’il venait des voitures, et regagnais mon appartement en courant, comme si j’étais poursuivie par une armée de démons.

Dans la pénombre, je restais devant la fenêtre quelques minutes, levais les yeux vers la lune qui remplissait tout l’espace du coin de ciel que je voyais entre les immeubles d’en face.

A cet instant, un rayon plus brillant éclaira mon épaule, et je posai les yeux sur cette tache rosée qui était là depuis ma naissance, en forme de trois spirales entrecroisées, et qui scintillait pour la première fois comme une étoile tombée de la voie lactée.

A suivre …

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