Elle et moi (Partie 4)

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Photo M. Christine Grimard

 

Le lendemain, il pleuvait et il était impossible de sortir, aussi je me contentais de lui apporter un petit sachet de macarons en rentrant chez moi le soir. Elle était occupée à broder à la lueur d’une lampe de bureau, et je me demandais comment elle faisait pour élaborer un dessin aussi compliqué avec quelques fils de couleur et dans cette pénombre.

« Que faites-vous ce soir, mon petit ? me demanda-t-elle en me regardant par-dessus ses lunettes

-Rien de particulier, si vous voulez, je peux vous tenir compagnie un moment, lui répondis-je. Je dois réviser quelques chapitres d’histoire contemporaine pour un contrôle qui a lieu la semaine prochaine, mais j’ai déjà bien avancé ce travail, et je serai heureuse de comprendre comment vous créez d’aussi jolis motifs. Je n’ai jamais appris à coudre et à broder encore moins, cela semble si minutieux !

Elle posa son ouvrage sur le guéridon, pour me montrer le motif qui prenait vie sous ses doigts, et me fit suivre de l’index la colonne vertébrale de son dessin, une tige de bruyère mauve, qui séparait le tissu en deux moitiés égales. Sur l’une s’envolait une mouette stylisée, et sur l’autre une tige de lierre s’enroulait autour d’une croix celte.

-Ma terre bretonne est toujours là, avec moi, dit-elle comme pour s’excuser, et même si je voulais dessiner d’autres motifs, je crois que je n’y arriverais pas.

-Pourquoi faites-vous ces broderies ? Pour vos amis ou votre fils ?

-Oh non, mon petit, mes amis sont morts pour la plupart, et mon fils a rejeté depuis longtemps sa terre de Bretagne. Il voudrait oublier qu’elle lui a volé son père. Il essaie chaque nuit, d’ignorer que l’océan coule dans ses veines, et que le vent de la lande siffle dans sa tête lorsqu’il rêve. Je ne lui en parle jamais, et surtout je ne lui montre pas mes bruyères, inutile de le contrarier.

– Mais alors, pourquoi faire tout ce travail, demandais-je ne désignant la pile de mouchoirs qu’elle avait déjà fini de broder et qui étaient soigneusement pliés sur la tablette.

– C’est pour les enfants dont je m’occupe…

Je la regardais, attendant qu’elle poursuivre, mais elle continuait son ouvrage sans un mot. Ses doigts paraissaient soudain rajeunis, suivant le fil du dessin, en dansant, selon une chorégraphie légère. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’elle pose son aiguille. Elle leva alors les yeux vers moi, et poursuivit :

– Depuis toujours, j’aime m’occuper d’enfants qui en ont besoin, je n’avais qu’un fils unique, ce qui me laissait beaucoup de temps pour le reste, et quand il fut assez grand pour partir au cours complémentaire sur le continent, j’ai commencé à m’occuper des autres enfants de l’île.

A cette époque, l’instituteur nommé sur notre île, était tombé malade, gravement, et il n’était pas prévu qu’il soit remplacé. Le conseil de l’île se réunit pour décider de ce qu’on allait faire des huit enfants qui étaient scolarisés au village. Les uns voulaient qu’ils aillent sur le continent chaque jour avec la navette, les autres souhaitaient qu’ils restent à l’école et que l’on se débrouille entre nous pour leur faire la classe. Le plus jeune était âgé de sept ans et le plus âgé avait treize ans. Après une discussion houleuse, je me proposais de faire la classe provisoirement, jusqu’à ce qu’un autre instituteur soit nommé. Je crois que cela soulagea tout le monde, les uns et les autres ne souhaitant pas laisser leur travail pour s’occuper des enfants. Je n’avais pas de formation d’institutrice, mais j’avais mon certificat d’étude, ce qui était rare sur l’île et comme je rapportais souvent beaucoup de livres lorsque je me rendais sur le continent, j’étais considérée comme la « savante » du village.

En fait, j’avais découvert la lecture, lorsque j’avais été placée comme domestique au « château » à l’âge de 11 ans. Je faisais le ménage et les travaux de couture et d’entretien du linge, mais Madame La Comtesse était une femme de cœur, et elle avait remarqué à quel point sa bibliothèque m’intéressait, et au fil du temps, elle m’avait permis de lire certains ouvrages lorsque j’avais fini mon travail. Petit à petit, elle me prit en amitié, m’apprit à lire correctement puis me guida dans mes choix de lecture. C’était une femme très cultivée, qui était un esprit libre, mais elle était très seule, son époux préférant rester en ville, et venant rarement sur l’île. Elle se sentait moins seule en ma compagnie sans doute, et me fit découvrir la science, la poésie, la philosophie dans les livres de sa merveilleuse bibliothèque. Plus tard, elle me demanda de l’accompagner sur la lande et je découvris avec son enseignement, toutes les merveilles naturelles de l’île. Lorsque j’eus quinze ans, elle perdit son mari et dû aller vivre en ville pour prendre sa succession dans la gestion de leurs affaires ; ce fut un déchirement de la quitter. Je retournais au village où l’on me considéra désormais comme une intellectuelle, ce qui me valut d’être mise un peu à l’écart. Mais je garde de cette époque de ma vie, le souvenir d’une femme de cœur, intelligente et douce, qui m’a ouvert les yeux sur le monde, et je lui en suis toujours infiniment reconnaissante.

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Ainsi, quand on eut besoin de quelqu’un pour faire office d’instituteur, c’est vers moi que tous les regards se tournèrent, naturellement. J’acceptais avec plaisir, ne sachant pas trop comment j’allais m’y prendre, mais ce défi m’enchantait secrètement. J’ai donc commencé à m’occuper d’enfants à cette époque-là, et depuis je n’ai jamais arrêté.

Les premiers jours, j’eus quelques difficultés pour m’adapter au niveau de chaque enfant, tant leurs âges étaient différents. Il fallait apprendre à lire au plus jeune et préparer le plus grand au certificat d’étude, tout en faisant avancer les autres dans leurs acquis. Nous étions au début du printemps, et ils préféraient être dehors, aussi je décidais d’aller faire la classe sur la Lande. Jour après jour, nous emportions quelques cahiers, et quelques livres de poésie et de calcul, et nous allions apprendre la vie extérieure. Ainsi transcrit dans le réel, ce qu’ils apprenaient prenait du corps et ils mémorisaient sans difficultés.

Un de mes plus beaux souvenirs, est celui de ce jour où je leur lisais de la poésie, assise sur un rocher non loin de la falaise. Les enfants étaient allongés dans la bruyère, les yeux rivés sur le ciel, et écoutaient sans faire un bruit. Je scandais les strophes plusieurs fois, en faisant chanter les syllabes, selon le rythme des vagues en contrebas. Et soudain, le plus jeune, répéta les vers de sa petite voix douce. On aurait dit qu’il chantait, et tous les autres retenaient leur souffle pour l’écouter :

« Dans l’interminable
Ennui de la plaine
La neige incertaine
Luit comme du sable.

Le ciel est de cuivre
Sans lueur aucune.
On croirait voir vivre
Et mourir la lune. »

Et soudain ces mots de Verlaine chantaient dans la bouche de ce petit qui n’avait jamais vu de neige, et l’éclat des bruyères brillait dans ses yeux.

Elle s’arrêta soudain, l’émotion du souvenir lui cassant la voix, et je laissais le silence retomber sur sa douce nostalgie. Nos regards s’accrochèrent, et je pus y lire toute l’énergie qu’elle avait mise dans ce partage avec les enfants, à cette époque et plus tard aussi sans doute.

Elle reprit : « Je continue encore un peu aujourd’hui. Je faisais des lectures aux enfants du quartier qui n’aiment pas la lecture, le mercredi au centre culturel. Mais depuis quelques temps, je suis un peu fatiguée, et lire m’essouffle. Mon docteur m’a conseillé de garder mon souffle pour moi pendant quelques temps, aussi ai-je laissé ma place, mais ça me manque beaucoup. » Elle avait de nouveau les larmes aux yeux.

-Alors, je brode ces mouchoirs, que l’on va vendre lors de la fête du quartier et qui rapporteront à l’association de quoi acheter de nouveaux livres. C’est toujours mieux que rien ! Vous savez mon petit, la vieillesse est un naufrage. C’est un homme plus illustre que moi qui l’a dit, mais il avait bien raison. Quand ce vieux corps commence à vous lâcher de tous les côtés, il faut se raccrocher à ce qui reste … »

Elle ponctua, sa dernière phrase d’un sourire lumineux, et j’admirai sa belle énergie en me demandant si j’aurai la même à son âge !

-J’aimerai vous aider, si je peux être utile, dis-je timidement.

-Voilà une très bonne idée, mon petit, la force de votre jeunesse pourrait être très utile à ces enfants, et toutes vos connaissances seraient un trésor à leur partager ! Mais il est tard, nous en reparlerons demain, je crains de m’endormir d’un seul coup en vous parlant, ce qui m’arrive de temps en temps. Je ne voudrais pas vous effrayer…

Je lui dis bonsoir, et elle me raccompagna jusqu’à la porte où elle me salua d’un sourire ponctué d’une caresse sur la joue, en disant :

-quand je vous ai vue passer devant ma fenêtre, j’ai tout de suite compris que vous étiez une jeune femme surprenante, et que nous serions bien assorties. Je vous apprendrai mes folies et vous m’apprendrez votre sagesse, mon petit, et plus tard, bien plus tard, on se retrouvera pour danser sous la lune…

Elle partit d’un rire cristallin qui m’accompagna jusqu’à la rue. Je ne pouvais m’empêcher de sourire en rentrant chez moi.

Cette nuit-là, je m’endormis avec l’image d’un petit bonhomme qui récitait des vers de Verlaine, couché dans a bruyère, les deux pieds levés vers le ciel, dans un bruit de vagues et de vent.

A suivre ..

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