Elle et moi (Partie 3)

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L’après-midi du lendemain s’annonçait fraîche, c’était une de ces pâles journées de printemps encore humide et froide et je pensais que ma nouvelle amie ne voudrait pas sortir. Mais lorsque j’arrivais devant sa fenêtre, elle est déjà toute prête et semblait impatiente de mon arrivée. Elle sortit quelques minutes après, vêtue d’un long manteau bleu marine avec une ancre dorée sur chaque manche, et coiffée d’un petit chapeau cloche qui lui donnait l’air mutine d’une beauté des années folles.

« Ah, vous voilà ma petite, dit-elle avec un grand sourire, je vous attendais ! Où allons-nous ?

– Bonjour ! Nous pourrions marcher jusqu’au parc, puis nous assoir un peu au bord du bassin, pour vous reposer, si vous voulez.

– Parfait ! Voilà plusieurs semaines que je ne suis pas sortie, les jeunes femmes qui viennent faire mon ménage n’ont jamais le temps de m’accompagner et toute seule, maintenant, j’ai peur de tomber.

– Vous allez voir, les arbres commencent à avoir des feuilles…

– J’aime beaucoup cette saison me dit-elle, les premières feuilles ont une couleur très particulière, entre jaune et vert. Une teinte que l’on ne revoit plus jamais ensuite, dans toute la saison, une teinte qui déborde d’énergie ! Venez, poursuivit-elle en me prenant le bras.

Elle marchait étonnement vite pour une dame de son âge, et alors que je pensais devoir la soutenir, elle m’entraînait à sa suite. Je réglais mon pas sur le sien, et en quelques minutes nous avions atteint la grille du parc. Elle s’arrêta pour reprendre son souffle, et me montra les volutes qui décoraient le portail ancien.

« Vous voyez, ma petite, cette curieuse clochette que l’on voit ici accrochée sur cette grille, c’est celle de l’Ankou, il y avait la même sur le pilier du cimetière de mon village. La première fois que je l’ai vue, elle était couleur bronze, mais maintenant elle est presque prise entièrement dans la rouille, on dirait qu’elle ne pourra plus jamais tinter ..

– Qui est l’Ankou ? demandais-je intriguée .

– L’Ankou, voyons, vous ne savez pas mon petit ?

– Non, je n’ai jamais entend parler de ce nom là ..

– Je ne sais pas si je dois vous l’expliquer, reprit-elle perplexe. Enfin, il ne vaudrait mieux pas en parler pour ne pas le réveiller ..

– Ne pas réveiller qui ? demandais-je intriguée .

Je commençais à m’inquiéter pour elle. Elle s’approcha tout près de mon visage, et baissa la voix pour continuer.

« Je vais vous expliquer .. L’Ankou, c’est l’ouvrier de la mort , un homme grand et maigre aux cheveux blancs très longs portant un feutre noir à larges bords, avec des yeux brillants comme deux chandelles. Il porte une faux aiguisée, circule uniquement la nuit, debout sur un chariot aux essieux grinçants, et agite une clochette dans la nuit pour annoncer la mort d’un proche. »

Elle avait prononcé toute cette phrase sans reprendre son souffle, comme pour s’en débarrasser plus vite. Elle cherchait mon approbation en posant sa main sur mon bras, anxieuse que je ne la crois pas, et poursuivit :

« La nuit où mon mari a disparu en mer, je l’ai entendu sur la lande, le chariot qui grinçait sur le chemin de la falaise, et la clochette du cimetière qui tintait, qui tintait… J’avais si peur que je n’ai pas été voir, si c’était le vent ou l’Ankou… Le lendemain matin, il manquait un bateau dans le port qui n’est jamais rentré depuis, avec cinq marins à bord dont mon amour de mari. Mais, j’avais tant pleuré cette nuit-là, que depuis je n’ai plus jamais versé une larme ! »

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Sa main tremblait sur mon bras, mais ses yeux restaient rivés aux miens, imperturbables, comme si ce chagrin terrible n’était plus qu’un souvenir parmi d’autres.

Je l’entraînais doucement dans le Parc, pour la soustraire à la proximité de cette clochette sculptée, qui avait réveillé sa peine.

« Venez, nous allons nous assoir un moment au soleil, cela vous fera du bien ..

-Ma petite, il n’y a rien qui puisse me faire oublier ces jours sombres, pas même votre sourire et votre gentillesse, mais ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai appris à vivre avec, et à ne plus en souffrir. Simplement, je voulais vous expliquer cette histoire, pour que vous soyez avertie, si un jour vous entendez tinter cette clochette.

Devant mon air incrédule, elle reprit :

« Vous me croyez un peu dérangée, n’est-ce pas ? Mais un jour vous saurez que j’avais raison, vous êtes si jeune, je ne vous en veux pas, tout ce que les hommes et les fées ont fait sur cette terre avant vous, vous est inconnu. Simplement, je vous en prie, gardez vos yeux ouverts, ma petite, et apprenez à écouter les signes que la vie mettra sur votre chemin. »

A cet instant, le vent se leva, tourbillonnant entre les arbres, soulevant les branches, et ridant le bassin. Elle frissonna. Je me levais et lui dit :

« Nous allons rentrer, je ne veux pas que vous soyez malade, c’est votre première sortie depuis la fin de l’hiver. Si vous prenez froid, on ne pourra pas recommencer avant longtemps !

-Vous avez raison, ma petite, retournons à la maison, je vous suis !

Sur le chemin du retour, elle me regardait à la dérobée, sans me poser de question, aussi je finis par le faire à sa place :

-Vous vous demandez ce que je pense de tout cela ? lui dis-je en souriant.

-Oui, un peu répondit-elle, je sais que vous avez l’air intelligente et que vous avez l’esprit large. Je sais aussi que vous semblez apprécier ma compagnie, bien que j’ai quatre fois votre âge. Mais ce que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez de toutes ces légendes. Pour vous, ce sont des histoires de « bonnes femmes » ?

– Je ne sais pas trop ce que je pense de tout ça, répondis-je un peu perplexe. Vous voyez, ici nous sommes en pleine ville, et ces légendes qui sont si parlantes sur la lande bretonne, paraissent bien lointaines vues d’ici ..

-Oui, évidemment .. Mais la mort est partout la même, dit-elle entre ses lèvres.

– Je vous crois, bien sûr, en ce qui concerne votre peur et le chagrin immense de la perte de votre époux dans des conditions aussi tragiques. Je ne sais pas ce que j’aurais vécu à votre place, et comment j’aurais continué ma vie avec ce chagrin. Aussi, je ne peux en dire plus ..

Elle me regarda intensément, et finit par me sourire. On arrivait près de son immeuble, et elle m’invita à entrer avec elle.

Je l’accompagnai jusqu’à sa chambre, et l’aida à se déshabiller. Elle se laissa tomber sur un fauteuil placé à côté d’un lit clos breton de toute beauté, que je ne pus m’empêcher d’admirer.

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« Ce lit est magnifiquement ouvragé ! Quelle merveille ! Mais vous êtes bien fatiguée maintenant, je m’en veux, on aurait dû rentrer plus tôt.

-Non mon petit, je ne suis pas plus fatiguée que d’habitude, mais mes vieilles jambes sont vite débordées. Oui vous avez raison, ce lit est une merveille, c’est mon grand-père qui l’avait fabriqué, il travaillait le bois. Ce lit est beau, mais il est surtout rempli de toute la vie de trois générations, j’y suis née, il y a maintenant presque un siècle…

Elle s’arrêta, comme pour tenter de se souvenir de ces premiers instants, puis balaya l’air d’un revers de main.

-Enfin, tout ceci est très loin maintenant. C’est dans ce lit que nous étions si bien mon mari et moi, aussi. C’est aussi dans ce lit que mon fils est né, parce que la tempête ne permettait pas que j’aille accoucher sur le continent, le docteur n’avait même pas pu faire la traversée cette nuit-là, dehors c’était l’enfer ! Enfin, mon cher époux m’a aidée ainsi que la voisine qui avait déjà vu naître la moitié des enfants de l’île, et la vie a réussi à braver la tempête. De toute façon, les choses se font d’elles-mêmes n’est-ce pas, quand la nature l’a décidé ?

Elle avait retrouvé son sourire charmant, et ses yeux bleus marines pétillaient de nouveau .

Je souris avec elle, et lui proposait de lui servir à boire avant de la laisser se reposer.

-Regardez dans le placard, il y a un sirop de cassis que je fais moi-même avec les cassis de mon cousin. Vous m’en direz des nouvelles !

L’ambiance était de nouveau détendue, et ce sirop de cassis aurait remonté le moral d’un pendu, ce que je lui dis, la faisant rire de plaisir. Elle avait retrouvé se couleurs et son sourire, aussi je décidais de la laisser se reposer. Elle me raccompagna jusqu’à la porte et me salua avec un petit signe de tête, auquel je répondis en la prenant dans mes bras.

-Bonsoir, mon amie, portez-vous bien, jusqu’à demain. Je vous apporterai une petite douceur dans la matinée, lui dis en la lâchant.

En m’écartant d’elle, je vis que ses yeux étaient pleins de larmes.

-Merci, mon petit. Vous êtes un ange ! Vous savez à mon âge personne ne me prend plus jamais dans ses bras, pas même mon fils ni mes petits-enfants, sauf quand ils viennent chercher leurs étrennes pour Noël. Cela m’a fait chaud au cœur !

Je lui fis un petit signe de la main, soudain gênée d’avoir osé la serrer dans mes bras, comme je l’aurais fait avec ma grand-mère, mais au fond j’étais très heureuse qu’elle ait ressenti le même besoin de partage que moi.

Dehors le vent était tombé, et la nuit n’était plus très loin. Je rentrais chez moi, et je décidais de faire quelques recherches sur les vieilles légendes bretonnes. Après tout, je pouvais en avoir besoin pour mes études, un jour. Je retrouvais la légende dont elle m’avait parlé et de nombreuses photos d’îles battues par les vents au milieu de l’Atlantique. En examinant toutes ces images, je ressentais ce qu’elle avait vécu et compris l’émotion qui était la sienne devant cette grille de bronze.

Cette nuit-là, je rêvais d’un cavalier aux longs cheveux blancs vêtu de noir qui courait la lande dans la tempête, et je me réveillais en sursaut au petit matin en entendant tinter la clochette qui pendait au cou de son cheval.

J’émergeai de ce cauchemar toute tremblante, lorsque je compris qu’il s’agissait de mon réveil ..

A suivre.

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2 réflexions sur “Elle et moi (Partie 3)

  1. Ce lit breton ressemble à un temple d’Ankou…

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