Elle et moi (Partie 1)

Elle était derrière sa fenêtre, les yeux levés vers le carré de ciel gris qui dépassait du toit, lorsque je la vis pour la première fois.

Elle était petite, toute vêtue de noir, coiffée d’une couronne tressée de cheveux blancs, et la seule tâche de couleur visible, était ses yeux immenses d’un bleu profond, peut-être plus foncés à cause du temps d’hiver.  Je m’arrêtais sur le trottoir en face de sa fenêtre, et la regardais quelques minutes, impressionnée, sans comprendre pourquoi. Lorsqu’elle baissa les yeux vers moi, nos regards s’accrochèrent quelques secondes, intensément, avant que je ne tourne la tête et reprenne mon chemin, par pudeur ou timidité.

Cette Première rencontre m’avait marquée malgré moi, et cette nuit-là je rêvais d’une mouette blanche et noire qui s’envolait de la fenêtre de la vieille dame en jetant un cri aigu vers le ciel, ce qui me réveilla en sueurs.

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Le lendemain, Elle était encore là, les yeux dans le vide, ce qui me permit de l’observer. Elle semblait chercher quelqu’un parmi les passants, puis elle se retourna et s’éloigna de la fenêtre.

Puis le rituel s’installa : chaque matin en sortant de chez moi, je la cherchais du regard, et immanquablement, elle était là. De jour en jour, elle me semblait plus familière, comme une présence nécessaire, pour que ma journée commence bien. Chaque matin, nos regards se croisaient, comme on se salue, et peu à peu ils se firent plus complices.

Un jour, vint un sourire, puis un signe de la main.

Ce jour-là, en rentrant, j’avais acheté du pain, et je me servis de ce prétexte pour tenter de lui parler. Je m’approchais de sa fenêtre sans la voir, et attendis. Quelques minutes plus tard, elle s’approcha et me vit. Un léger sourire traversa son visage et alluma son regard. Elle tendit une main fripée vers le loquet puis ouvrit sa fenêtre.

«  Bonjour, lui dis-je, je vous vois chaque jour, et je me demandais si vous auriez besoin de quelque chose, lorsque je vais à la boulangerie. »

Elle me regardait en souriant, et je crus qu’elle ne m’avait pas bien entendue,  je m’apprêtais à répéter plus fort ma question, lorsqu’elle agita sa main fine pour m’interrompre.

« Mon petit, c’est très gentil de me proposer cela, mais vous savez, on m’apporte chaque jour mes repas, et il y en a tant, que je n’arrive jamais à finir ce que l’on me donne. Si mon fils le savait, il ne serait pas content ! Lorsqu’elle disait cela, ses yeux malicieux pétillaient.

Elle reprit : «  En plus, il y a du pain ! Mais je vous remercie de me l’avoir proposé, et de m’avoir remarquée aussi d’ailleurs. Ici, il passe des tas de barques devant mon quai mais personne ne regarde les anneaux d’ancrage, n’est-ce pas ? »

Je me demandais pourquoi elle me parlait de barques alors que nous étions à des centaines de kilomètres de l’océan. Elle mesura ma perplexité et ajouta :

« Ne vous inquiétez pas mon petit, je ne perds pas encore la tête, mais j’ai vécu si longtemps dans un port que parfois, je suis encore là-bas.. »

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Elle m’expliqua que son mari était marin, qu’ils vivaient sur une île balayée par les tempêtes, quelque part dans l’Atlantique, et qu’elle avait dû rejoindre son fils dans cette ville, à la mort de son époux, mais que l’Océan coulait toujours dans ses veines, et qu’elle entendait encore les vagues et le vent danser ensembles, la nuit quand elle ne dormait pas. Je la regardais me décrire les assauts des vagues sur l’estacade du port, au cœur de l’hiver, et ses yeux prenaient la teinte verte bronze des rouleaux déchaînés. J’aurais pu l’écouter ainsi pendant des heures me décrire son pays de sel et de vent. Je la rejoignais sur ces rochers, lorsqu’elle attendait que le chalutier apparaisse dans le chenal, et qu’elle remerciait la providence d’avoir protégé son homme de la tempête.

A cet instant, j’eus la sensation que nous étions « sœurs d’armes » et que la déesse du vent nous serrait ensemble dans ses bras. Au fond de ses yeux, brillait encore sa passion pour cette terre perdue dans l’océan, et le doux souvenir de son amour de marin. Je posais ma main sur les siennes, et elle me serra les doigts comme on s’accroche à une bouée.

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« La vie est faite de rencontres, me dit-elle, mais parfois on oublie de regarder autour de soi, et l’instant magique est passé.. il faut savoir l’attraper, il revient rarement. »

J’aurais voulu prolonger ce moment, mais déjà, elle reculait pour refermer sa fenêtre, aussi je lançais précipitamment :

« Enfin, si vous avez besoin de quoi que ce soit, dites le moi, je passe devant tous les matins, ce sera avec plaisir … »

Elle me tournait déjà le dos, mais elle me regarda par-dessus son épaule et dit :

« Il y a bien une chose que j’adorais et qu’ils ne me donnent jamais, si j’osais .. »

-Qu’est ce que c’est ? Dites le moi ! insistais-je.

Avec un ultime sourire, elle lança :

-Des macarons, bien ronds et bien craquants. De toutes les couleurs … !

A suivre.

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